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La première matière solide du système solaire : la Hublot MP-14 Origin by Jeff Koons

Le boîtier de cette montre est en saphir, et le nom chimique du saphir est oxyde d’aluminium. Il se trouve que cette substance compte parmi les toutes premières à s’être condensées dans le gaz refroidissant de notre jeune système solaire. Une montre nommée Origin a donc mérité son nom.

Hasan Bekmezci · · 10 min read
Hublot

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Il était plus de minuit dans la halle des fours et il fallait hausser un peu la voix pour se faire entendre. Dans les creusets cylindriques alignés le long du mur, la température dépassait deux mille degrés, et les hublots d’observation laissaient voir un lac orange.

L’ingénieur en croissance cristalline consulta le chiffre affiché. Trois millimètres à l’heure aujourd’hui, dit il. Si l’on tire plus vite on laisse des contraintes dans le cristal, et ces contraintes reviennent sous forme de fissure au moment de la découpe. On paie l’impatience plusieurs mois plus tard.

La cosmologiste s’approcha de la vitre et regarda le bain. Quelle est la matière, demanda t elle.

De l’oxyde d’aluminium, dit il. Une poudre blanche à l’état pur. Fondez la, refroidissez la lentement, et les atomes se rangent d’eux mêmes selon un ordre unique : vous obtenez un cristal gigantesque. Nous l’appelons saphir. Il n’a pas besoin d’être coloré ; le bleu que l’on voit dans la nature vient de quelques atomes étrangers.

Elle se tut un instant, puis sourit. Ce que vous faites dans cette salle a un précédent à l’échelle de l’univers, dit elle. Le plus ancien qui soit.

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La Hublot MP-14 Origin by Jeff Koons. Le boîtier de quarante quatre millimètres et le bracelet sont taillés dans le saphir. Photo: Hublot

Elle se mit à expliquer et le bourdonnement des fours se glissa sous ses phrases.

Quand une étoile achève sa vie, elle disperse les éléments forgés dans son cœur, dit elle, et l’aluminium en fait partie. Cette matière dérive des millions d’années dans un nuage de gaz et de poussière. Lorsque le nuage s’effondre sous son propre poids, le centre s’échauffe, les bords tournent, et un disque se forme.

Ce disque est d’abord si chaud qu’il n’y existe rien de solide. Tout est gaz. Puis il refroidit. Et la première substance à se solidifier dans un gaz qui refroidit est celle qui peut se condenser à la plus haute température.

Autrement dit ce qui se trouve dans notre creuset, dit l’ingénieur.

Exactement cela, répondit elle. Les oxydes d’aluminium et de calcium. Ils se solidifient vers mille sept cents degrés, et à cette température le fer est encore un gaz, les silicates sont encore des gaz, l’eau n’est que vapeur. Les premiers grains solides de notre système solaire furent donc le corindon et ses parents. Nous ne le devinons pas, nous en avons la preuve en main. Certaines météorites renferment des taches pâles et irrégulières, extraordinairement riches en calcium et en aluminium ; datées par les horloges radioactives, elles donnent quatre milliards cinq cent soixante sept millions d’années. Ce sont les plus anciennes matières solides que l’on ait jamais tenues.

L’ingénieur revint au creuset et le fixa longuement. Ce que nous faisons ici est donc une répétition, dit il.

Une répétition, admit elle. Simplement beaucoup plus pressée.

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"La première matière solidifiée dans notre système solaire fut l’oxyde d’aluminium. Hublot a taillé dans cette substance exacte le boîtier d’une montre qui porte le nom du commencement."

Hasan Bekmezci
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Le tourbillon volant au centre, sous un dôme de saphir recouvert à la main d’un vernis bleu translucide. Photo: Hublot

Le saphir est transparent pour une raison que la plupart des gens manquent. Ce n’est pas la pureté. Qu’un matériau laisse ou non passer la lumière dépend de l’énergie nécessaire à un électron pour sauter au niveau suivant.

La lumière visible transporte entre deux et trois électronvolts. Dans un cristal d’oxyde d’aluminium, déplacer un électron en exige plus du triple. Le photon entre dans le cristal, ne trouve aucune porte à ouvrir et ressort de l’autre côté sans avoir rien perdu. Le verre est transparent selon le même principe. Un métal est brillant plutôt que limpide parce que ses électrons sont libres et que le photon est absorbé puis renvoyé dès la surface.

Le saphir bleu de la nature est l’œuvre de quelques atomes étrangers glissés dans cet ordre parfait. Lorsqu’un atome de fer et un atome de titane se trouvent voisins dans le réseau, un électron peut passer de l’un à l’autre, et l’énergie qu’exige ce passage tombe exactement dans le rouge. Le rouge est absorbé, le bleu subsiste. La couleur d’une pierre naît du voisinage de quelques atomes sur un million.

Faire un boîtier de montre dans cette matière est une tout autre affaire. Le saphir occupe le neuvième degré de l’échelle de Mohs et la seule substance naturelle plus dure est le diamant. On ne le coupe donc pas, on l’use. Chaque surface est travaillée des heures durant avec des outils chargés de diamant. Un seul composant d’un boîtier complexe peut consommer des centaines d’heures, et une microfissure survenue à n’importe quel moment condamne la pièce entière.

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Le saphir est le matériau naturel le plus dur après le diamant : il n’est jamais coupé, seulement abrasé au diamant. Photo: Hublot

La cosmologiste changea de sujet, sortit son téléphone et ouvrit une image. Un buste de marbre classique apparut à l’écran, et sur son épaule, sans la moindre explication, reposait une sphère de verre bleue et miroitante.

Pourquoi me montrez vous cela, demanda l’ingénieur.

Parce que la même sphère occupe le centre de cette montre, dit elle.

Cet objet est un ornement de jardin. Depuis plus d’un siècle, en Amérique comme en Europe, on pose des sphères de verre miroitant au milieu des massifs de fleurs. Jeff Koons en a vu beaucoup dans la ville où il a grandi, et des années plus tard il les a placées au centre de son art, devant des sculptures antiques et des tableaux de maîtres anciens.

La sphère n’est pas là pour masquer l’histoire de l’art. Elle est un miroir et renvoie celui qui se tient devant elle, de sorte qu’en regardant un tableau on se découvre aussi à l’intérieur. Koons résume l’idée en peu de mots : devant une œuvre, un être humain n’est pas seulement spectateur, il en fait partie. Le bleu, pour lui, évoque une planète, le seul point bleu visible depuis l’espace.

L’ingénieur acquiesça. Et cette sphère se retrouve aujourd’hui au centre d’une montre, dit il.

Avec un mécanisme qui tourne dessous, dit elle.

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Des anneaux sertis de diamants et de saphirs bleus taille baguette tournent concentriquement autour du dôme. Photo: Hublot

Ce qui occupe le centre du cadran est un tourbillon, breveté par Abraham Louis Breguet il y a quelque deux cent vingt cinq ans. Le problème qu’il visait est le suivant : si parfaitement équilibrés que soient le balancier et le spiral, la pesanteur les fait osciller à des cadences différentes selon la position. Une montre debout marche à un rythme, une montre à plat à un autre.

Breguet n’a pas cherché à vaincre le problème. Il a choisi de le moyenner. Il a logé l’échappement et le balancier dans une cage tournante, et dès lors que cette cage accomplit un tour par minute, les erreurs introduites par la pesanteur se compensent à l’intérieur du tour. Un tourbillon ne bat pas la pesanteur. Il lui montre toutes les directions l’une après l’autre.

La vraie difficulté de ce tourbillon tient à son adresse. Il occupe le centre exact du cadran et il est volant, c’est à dire qu’aucun pont ne le retient par le haut, seulement un appui par le bas. Or le centre d’un mouvement est traditionnellement le logement de l’axe des aiguilles. Si cette adresse est prise, il ne reste plus de place pour elles.

Hublot a tranché en supprimant les aiguilles. Quatre anneaux concentriques tournent autour du dôme. Les deux intérieurs portent les heures et les minutes, les deux extérieurs forment les index. Tous sont en or gris 18 carats et sertis de diamants et de saphirs bleus taille baguette. On lit l’heure non à la pointe d’une aiguille mais au repère d’un anneau venu s’aligner sur un point.

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"Un tourbillon ne vainc pas la pesanteur. Il lui montre chaque direction à son tour et attend que les erreurs s’annulent. C’est la forme la plus patiente de l’ingénierie."

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L’heure se lit à l’alignement des anneaux concentriques plutôt qu’à une aiguille. Photo: Hublot

Si un tourbillon occupe le centre et si des anneaux tournants portent l’heure autour de lui, une question demeure : comment remonte t on et règle t on l’ensemble.

La réponse habituelle est une couronne sur le flanc du boîtier. Mais sur un boîtier usiné dans le saphir, le flanc est précisément l’endroit où vit l’intégrité visuelle de l’objet, et y planter une pièce de métal ruine l’argument de la transparence.

La couronne a donc migré au dos. Le fond, usiné dans du titane grade 5, porte deux leviers escamotables côte à côte. On relève le premier pour remonter le mouvement à la main, le second pour régler l’heure. L’opération terminée, les deux se recouchent et la surface se referme.

Le calibre s’appelle HUB9014 et il s’agit du premier mouvement automatique de la maison à porter un tourbillon central. La masse de remontage ne tourne pas au milieu du mouvement mais sur son pourtour. Cette disposition périphérique n’a qu’un but, la vue : un rotor classique cache la moitié d’un mouvement, une masse qui circule au bord ne cache rien. Le balancier bat trois fois par seconde et le barillet retient soixante heures. L’étanchéité est de trente mètres, ce que l’on peut raisonnablement demander à un boîtier de saphir de cette taille.

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Deux leviers escamotables dans le fond en titane. L’un remonte, l’autre règle. Photo: Hublot

Les chiffres ne disent pas ce qu’est cette montre mais à quel point elle fut difficile. Le boîtier mesure quarante quatre millimètres de diamètre et vingt millimètres d’épaisseur. Le bracelet est également en saphir, construit en trois rangs de maillons et fermé par une boucle déployante en titane. La production est limitée à trente pièces et le prix avoisine quatre cent quatre vingt huit mille dollars.

L’essentiel de ce chiffre ne vient pas des pierres du cadran mais du rebut invisible. Un bracelet de saphir suppose des dizaines de composants usinés un par un puis articulés entre eux, et chaque maillon subit la même abrasion. Une fissure dans un maillon retarde la série entière. Le prix d’un tel objet est la somme de ceux qu’on n’a pas pu faire.

L’ingénieur l’avait déjà dit à sa manière dans la halle des fours : on ne négocie pas avec un cristal pendant qu’il pousse. On lui donne le temps qu’il demande. Celui qui se presse ne perd pas le cristal. Il se perd lui même.

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Le profil d’un boîtier de vingt millimètres. Sur le saphir, chaque surface est usée séparément. Photo: Hublot

Vers la fin de la nuit tous deux sortirent de la halle et restèrent un moment dans le froid. Le ciel était dégagé.

Je vais vous dire une chose, dit l’ingénieur. Je me tiens devant ces creusets depuis des années et je n’avais jamais regardé ce travail ainsi. Je croyais produire un matériau.

Vous produisez un matériau, dit elle. Mais le premier exemplaire en fut produit quatre milliards et demi d’années avant vous, et ce n’était pas un four. Dans un gaz qui refroidissait, des atomes ont atteint un seuil de température qui leur avait été fixé, se sont rassemblés et se sont rangés. Ni les atomes n’ont choisi cet ordre, ni nous ne l’avons imposé. Nous avons seulement appris à recréer les mêmes conditions.

Il leva les yeux vers les étoiles. Le boîtier d’une montre bracelet est donc le même composé que la première matière solide de cet univers, dit il.

Le même composé, dit elle. Et au centre de cette montre tourne une petite cage qui tente de moyenner la pesanteur. Or la pesanteur est précisément la force qui a rassemblé toute la matière de cette histoire. L’objet porte un mécanisme qui règle ses comptes avec la force qui l’a rendu possible.

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"Au centre de l’objet tourne une petite cage qui moyenne la pesanteur. Et la pesanteur est justement la force qui a rassemblé pour la première fois toute la matière de cette histoire."

Hasan Bekmezci
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Jeff Koons. Le dôme bleu au centre du cadran dérive de la série des sphères miroitantes de l’artiste. Photo: Hublot

Avant de rentrer elle ajouta une dernière chose.

Le premier instrument dont l’homme se soit servi pour mesurer le temps fut le ciel, dit elle. Puis l’ombre, puis l’eau, puis le sable. Nous avons fini par tailler des roues dans le métal et par les attacher à nos poignets. Et nous voici devant un objet dont le boîtier est le même composé que le premier solide de l’univers, dont le dôme central vient d’un ornement de jardin qu’un artiste a gardé de son enfance, et dont la cage intérieure vient d’une ruse inventée contre la pesanteur par un horloger il y a deux siècles.

J’ai toujours trouvé étrange que tant d’échelles de temps puissent se rassembler dans un seul objet. Quatre milliards et demi d’années, un souvenir d’enfance, et un tour par minute. Les trois tiennent sur le même cadran.

Il ouvrit la porte et répondit en entrant. C’est peut être là le vrai travail d’une montre, dit il. Donner l’heure est facile. Le difficile est de rappeler à qui la regarde combien de temps différents il habite à la fois.

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Hublot MP-14 Origin by Jeff Koons, série limitée à trente pièces. Photo: Hublot
Catégorie Chefs-d’Œuvre
Auteur Hasan Bekmezci
Publié le Eylül 16, 2026
Lecture 10 min read
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