Deux objets reposaient côte à côte sur l’établi de l’atelier de restauration. Le premier était un compteur de deux cent dix ans, boîtier de laiton et cadran fendu. Le second était une pierre gris sombre plus petite qu’une paume, posée sur un carré de velours noir.
Le restaurateur releva sa loupe et désigna l’objet ancien. Vous savez ce que c’est, dit il.
Je le sais, dit la cosmochimiste. Mais j’aimerais vous l’entendre dire.
C’est un instrument construit pour mesurer un soixantième de seconde, dit le restaurateur. Il date de 1816. Son auteur n’était pas astronome mais horloger, et il l’a conçu pour ceux qui observaient le ciel. Il voulait enregistrer l’instant où une étoile ou une planète franchissait un fil dans le champ d’une lunette. Pour cela il a employé une vitesse que personne n’avait tentée. Le balancier qu’il renferme oscille trente fois par seconde.
La cosmochimiste se pencha. Trente, dit elle. Les montres d’aujourd’hui s’arrêtent à quatre.
Aujourd’hui encore, les mouvements qui atteignent cette cadence se comptent sur une main, dit le restaurateur. Il l’a fait dans un siècle sans radio, sans électricité et sans photographie rapide.
Cet homme s’appelait Louis Moinet et vécut de 1768 à 1853. On l’a longtemps tenu pour un nom de second rang dans l’histoire de l’horlogerie. Il était connu de son temps, il a écrit un traité considérable sur le métier et il fréquentait les grands maîtres de l’époque. Son nom est pourtant resté dans l’ombre de contemporains plus célèbres dont il fut l’ami et l’élève.
Cela a changé en 2013. L’instrument sorti de ses mains est réapparu en vente publique, et son examen a fait reculer une date de l’histoire horlogère. On attribuait depuis longtemps l’invention du chronographe à 1821 et à un autre horloger. L’appareil de Moinet la précédait de cinq ans et fonctionnait comme un chronographe au sens actuel du mot : il démarrait, s’arrêtait et se remettait à zéro.
Le même objet est entré deux fois au registre officiel. D’abord comme premier chronographe du monde. Quelques années plus tard, parce que son balancier bat trente fois par seconde, il y a été inscrit une seconde fois comme premier chronomètre à haute fréquence.
L’atelier qui porte aujourd’hui son nom a été fondé à Neuchâtel en 2004 par Jean Marie Schaller. La Cosmopolis en est le point le plus extrême.
format_quote"Pendant deux siècles, l’invention du chronographe fut classée au mauvais nom. Un catalogue de vente a reculé la date de cinq ans."
Hasan Bekmezci
La cosmochimiste se tourna vers la pierre et déplaça légèrement le velours.
À mon tour, dit elle. Vous m’avez montré un instrument de deux cents ans. Je vais vous montrer une pierre de quatre milliards et demi d’années.
Le restaurateur rabattit sa loupe. Comment savez vous d’où elle vient, demanda t il. C’est une météorite, soit. Mais d’où tirez vous qu’elle est lunaire ?
De l’oxygène, dit elle.
L’oxygène existe sous trois formes stables, et le rapport entre elles s’est fixé différemment selon les régions du système solaire. Le rapport qu’un corps possédait en se solidifiant demeure inchangé pendant des milliards d’années. L’empreinte isotopique d’une pierre est l’adresse de son lieu de naissance.
L’empreinte de la Lune est presque identique à la nôtre, parce que la Lune est sortie de nous. Un corps considérable a heurté cette planète dans sa jeunesse, la matière des deux s’est mêlée, et ce qui en est né s’est solidifié avec un rapport commun. L’empreinte de Mars est nettement différente. Quand nous mesurons une pierre, nous ne discutons donc pas de son origine. Le nombre nous la donne.
Et comment établissez vous qu’une pierre vient de Mars, demanda le restaurateur. Personne n’en a rapporté d’échantillon.
Personne, dit elle, et c’est là le plus beau. Lorsqu’une météorite est arrachée à Mars, une partie de son intérieur fond instantanément sous le choc qui l’a projetée et devient du verre. En refroidissant, ce verre emprisonne un peu de l’air environnant.
Certaines pierres que nous tenons contiennent donc de minuscules bulles de gaz, et ces bulles sont des prélèvements de l’atmosphère martienne. Quand des sondes ont mesuré la composition de cette atmosphère au milieu des années soixante dix, la comparaison est devenue possible. Les deux mesures concordent.
Le restaurateur resta silencieux un moment. Je pourrais donc tenir dans ma paume l’air d’une autre planète, dit il.
Vous le pourriez, dit elle. Et l’humanité l’a obtenu sans y être jamais allée ni revenue. Nous n’avons pas atteint ce lieu. Ce qui en vient nous a atteints.
format_quote"Une pierre arrachée à Mars emprisonne un peu d’air martien dans le verre fondu par le choc. L’atmosphère d’une planète où nous n’avons jamais mis les pieds se trouve donc déjà entre nos mains."
Hasan Bekmezci
Voyons maintenant comment tout cela se rassemble sur un seul cadran.
La Cosmopolis est un boîtier de quarante virgule sept millimètres en or rose 18 carats. Les cornes sont évidées et biseautées, la couronne est démesurée, et les surfaces alternent le poli et le satiné. Il n’y a pas de lunette. La glace saphir bombée se pose directement sur le bord supérieur du boîtier, disposition qui agrandit la surface visible du cadran. L’étanchéité est de trente mètres.
Douze météorites distinctes occupent ce cadran, le nombre le plus élevé jamais serti dans une montre bracelet. Le fait a été officiellement enregistré à Genève en septembre 2023.
Dix d’entre elles sont appliquées sur le cadran gris sombre sous forme de tranches rondes cerclées d’or. Chacune provient d’une source différente : certaines sont lunaires, d’autres martiennes, d’autres encore recueillies parmi les fragments des grands astéroïdes qui circulent plus loin.
Au centre exact repose un grand disque, taillé dans une météorite lunaire d’une extrême rareté, mouchetée de blanc, trouvée dans la région de Dhofar en Oman. Le désert est un terrain favorable à ce type de découverte : une pierre sombre se détache aussitôt sur le calcaire clair, et le climat sec ralentit l’altération d’une météorite pendant les années qu’elle passe en surface.
Ce disque central croise l’ouverture du tourbillon à six heures, et ensemble ils dessinent un huit couché. Le tourbillon est volant : aucun pont ne le retient par le haut, il ne repose que sur un appui inférieur, si bien qu’il semble suspendu dans son ouverture en tournant.
Une pierre distincte a été placée juste derrière la cage. C’est une chondrite noire, née de la collision de deux astéroïdes. Les chondrites sont les pierres les plus anciennes du système solaire et renferment des gouttelettes millimétriques appelées chondres. Ces gouttelettes furent jadis du silicate en fusion et se sont refroidies en quelques minutes ou quelques heures. Ce qui les a fondues se discute encore. Ce qui est certain, c’est qu’elles existaient avant toute planète.
La matière la plus ancienne du cadran se trouve donc derrière sa pièce la plus rapide. D’un côté une pierre qui n’a rien fait depuis quatre milliards et demi d’années, de l’autre une cage qui boucle un tour par minute. Ce voisinage n’est pas fortuit. Il constitue toute l’idée de cette montre.
Le calibre s’appelle LM135. À remontage manuel, il tourne sur vingt six rubis et bat quatre fois par seconde. Son chiffre le plus frappant est la réserve de marche : quatre vingt seize heures, soit quatre jours pleins.
Aucun barillet unique ne donne cela. On en emploie deux, montés en série. Un montage en série allonge la durée ; un montage en parallèle augmente le couple. Ici l’objectif est la durée.
Le nom que l’atelier donne à cette disposition évoque le fait de tourner le visage, car les deux barillets sont superposés tête bêche. Ils libèrent leur énergie au même instant, et ce détail répond au plus gros problème que pose une réserve de quatre jours.
Ce problème est le suivant : à mesure qu’un ressort se détend, la force qu’il délivre diminue. Il pousse fort dans les premières heures et faiblement dans les dernières. Lorsque la force parvenant au balancier change, l’amplitude de l’oscillation change et la montre perd sa marche. Rester stable sur quatre jours exige d’adoucir cette chute, et deux barillets travaillant ensemble aplatissent la courbe.
Le fond est en saphir. La platine porte des Côtes de Genève circulaires et a été ajourée par endroits pour découvrir le mécanisme. Le bracelet est en alligator noir mat et la boucle ardillon en or rose 18 carats.
Avant d’éteindre la lampe, ce soir là, le restaurateur posa une dernière question.
Cette montre est une pièce unique et coûte deux cent vingt cinq mille francs. Quelle part de ce chiffre vient des pierres ?
Bien moins que vous ne le croyez, dit elle. La météorite se vend au poids et un bon spécimen lunaire atteint réellement un prix élevé au gramme. Mais ce qui monte sur un cadran ne dépasse pas quelques grammes. Le coût est dans la découpe.
Une météorite n’est pas un matériau homogène. Elle contient des grains métalliques, des cristaux de silicate et des vides, et leurs duretés diffèrent. Trancher cela sous le millimètre revient à accepter qu’elle se disloque sous la scie. Vous préféreriez ne pas savoir combien de pièces sur dix ressortent utilisables.
Le restaurateur rit et rangea l’instrument bicentenaire dans son écrin. La même chose se produit des deux côtés, dit il. Dans mon métier non plus on ne dit à personne combien de pièces on a gâchées avant d’en réussir une.
format_quote"Trancher une météorite plus fin qu’un millimètre, c’est accepter qu’elle se disloque sous la scie. Le prix de cette montre vient moins des pierres employées que des pierres perdues."
Hasan Bekmezci
En sortant, la cosmochimiste ajouta une dernière chose.
Notre rapport au ciel s’est toujours tenu à distance, dit elle. Nous regardons, nous mesurons, nous nommons, mais nous ne touchons pas. Les seules choses qui nous arrivent entre les mains sont celles qui tombent ici d’elles mêmes.
Pour que ces pierres nous parviennent, il a fallu toute une chaîne. Un corps devait en heurter un autre ; les fragments devaient échapper à sa gravité ; ils devaient dériver en orbite pendant des millions d’années ; ils devaient croiser notre trajectoire ; ils devaient traverser l’atmosphère sans se consumer entièrement ; et ils devaient enfin tomber quelque part où on puisse les trouver. Chaque maillon de cette chaîne est une improbabilité distincte.
Qu’un homme taille ensuite la pierre au bout de cette chaîne et la porte au poignet est encore autre chose. Ce n’est plus un ornement. C’est un enregistrement.
Le restaurateur répondit en fermant la porte à clé. L’homme qui travaillait ici il y a deux cents ans faisait le même métier, dit il. Lui aussi avait bâti un instrument pour enregistrer le ciel. La différence est celle ci : il notait quand le ciel passait. Celles là ont apporté le ciel lui même.
Le travail d’une montre bracelet est de donner l’heure, et ce travail est en un sens la tentative de rendre une vie humaine intelligible en la découpant en petits morceaux. La Cosmopolis renverse la tentative. Penché sur ce cadran, ce que vous mesurez n’est plus votre journée.
La pierre du centre vient d’un corps où rien n’a jamais vécu. La pierre placée derrière la cage existait avant qu’aucune planète ne fût assemblée. Des milliards d’années les séparent, et les voici aujourd’hui côte à côte dans un cercle de quarante millimètres.
Ce que l’on éprouve devant ce spectacle tient moins de l’admiration que d’autre chose. D’un côté l’on mesure combien sa propre vie est brève auprès d’une matière aussi ancienne. De l’autre l’on remarque que cette matière ancienne a attendu des milliards d’années qu’apparaisse un esprit capable de la poser sur un cadran. Les pierres étaient déjà là. L’œil capable de les regarder est venu ensuite.