Quand la peinture de la rue s’infiltre dans le temple mécanique : le mythe du Pop Art et la Franck Muller « Pjipje »

Du silence absolu des rives du Léman à l’odeur d’acrylique d’Amsterdam.

Hasan Bekmezci · · 10 min read
Franck Muller Vanguard Lady Loes van Delft

Franck Muller Vanguard Lady Loes van Delft

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"Tandis que, dans ce château silencieux posé au bord du lac à Genthod, des horlogers assemblaient des rouages à la brucelle sous le microscope, le cliquetis des bombes aérosol résonnait dans un atelier d’Amsterdam. La Franck Muller Vanguard x Loes van Delft n’est pas la collision de deux univers séparés ; c’est une pierre rose fluo lancée contre l’excessive gravité du temps."

Hasan Bekmezci

Le temple de marbre genevois et l’odeur d’acrylique d’Amsterdam

Rembobinons un instant et regardons deux lieux à la même minute.

Ce sanctuaire horloger suisse que l’on appelle Watchland occupe un domaine du dix-neuvième siècle à Genthod, sur la rive nord du Léman. L’atelier de mouvements, celui des boîtiers, celui des cadrans et celui des bracelets se trouvent dans des bâtiments distincts, à l’intérieur du même parc. Les horlogers en blouse blanche y travaillent dans un silence total, dans une atmosphère stérile et presque sacrée où un seul grain de poussière peut ruiner un mouvement.

À la même minute, dans un atelier industriel humide d’Amsterdam qui sent la peinture, une jeune femme écrase une bombe aérosol contre une toile. Sous une combinaison couverte de taches, le regard brûlant, c’est Loes van Delft.

Ce qui sépare ces deux pièces n’est pas le sérieux d’un côté et la fantaisie de l’autre, mais le coût de l’erreur. À Genthod, si la main d’un artisan dévie d’un centième de millimètre, la pièce part au rebut. À Amsterdam, une pression de trop sur la bombe et la toile prend simplement une nouvelle direction. L’un est un système bâti pour supprimer l’erreur, l’autre pour s’en servir. Que le chemin d’une maison installée au sommet de l’horlogerie traditionnelle croise celui de cette peintre déchaînée n’est pas un hasard : c’est une révolte rythmée, planifiée contre le temps.

Franck Muller Vanguard Color Dreams Loes van Delft
La Vanguard Color Dreams Loes van Delft. Boîtier tonneau de quarante-trois millimètres en titane traité PVD noir ; le personnage au centre du cadran et, à six heures, la signature de l’artiste là où figure d’ordinaire le nom du modèle. Photo: Franck Muller

Voyage dans la tête de la créatrice : pourquoi « Pjipje » existe-t-il ?

Entrez dans l’esprit de Loes van Delft et vous y rencontrez une enfant en révolte permanente contre le monde froid, rationnel et morne des adultes. Toute jeune fille, elle a commencé par griffonner dans les marges de ses cahiers, voulant échapper aux masques artificiels que les gens portent et à cette obligation d’« être mûr » que la société vous pose sur les épaules. C’est de cette douleur existentielle qu’est né « Pjipje ». Le nom s’écrit ainsi ; les collectionneurs anglophones l’écrivent depuis des années à leur manière, « Peejay ». Selon l’artiste, le personnage n’a été appris de personne : il a grandi seul, passant de la marge d’un cahier à la toile, de la toile à la sculpture monumentale, et de là à un cadran suisse.

Pjipje, avec son unique œil énorme et stupéfait, ses oreilles rondes qui pointent avec malice et la bombe qu’il tient à la main, est à moitié souris et à moitié créature imaginaire. La presse néerlandaise parle d’une « figure de souris », et la ressemblance est une citation assumée : oreilles rondes, gants blancs, un œil immense. Plus important encore, il est le mécanisme de défense intérieur de l’artiste, une armure contre le désordre du monde et les règles ennuyeuses des adultes. Le gros bandeau noir posé sur ses yeux est là pour la même raison : celui qui regarde voit ; celui qui est vu se cache.

Son parcours est sérieux, lui aussi. Née le 1er avril 1991 à Drunen, formée à SintLucas, elle remporte le prix du « Best Global Artist » à Amsterdam en 2012, et début 2021 le Deji Art Museum de Nankin acquiert d’un seul coup l’ensemble de ses œuvres originales. Quand Franck Muller a frappé à sa porte, la maison avait devant elle non un phénomène de réseaux sociaux mais une signature déjà entrée au musée.

Loes van Delft
La composition dont vient le cadran. Les lettres FM dans leur disque rouge, une fusée, une bombe aérosol et des chiffres colorés enfouis dans le corps du personnage partagent la même surface. Photo: Loes van Delft

Le regard du flâneur et la fracture existentielle

Un flâneur qui arpente les rues d’une ville lit pourtant le tableau autrement. Pourquoi, chaque fois qu’ils baissent les yeux sur leur poignet, les hommes devraient-ils rencontrer ces chiffres froids qui ne leur disent qu’une chose : que leur vie se soustrait, qu’ils vieillissent, qu’ils perdent contre le temps ?

Le temps n’est pas seulement cette ligne mécanique et rationnelle qui décompte, comme le prétendent les horlogers genevois. Pourquoi ne se tiendrait-il pas, derrière ce verre saphir, un ami dément qui vous arrache aux protocoles artificiels de l’âge adulte et à la routine grise de l’existence, et qui se moque des règles ?

Cela a un équivalent technique. En haute horlogerie classique, le centre du cadran est donné à une cage de tourbillon ou à un guichet de phases de lune, parce que le centre est une scène réservée à la pièce la plus chère du mouvement. Ici, ce qui occupe cette scène n’est pas une complication mais un personnage : le terrain le plus précieux de la montre a été offert à quelque chose qui ne mesure pas. C’est exactement sur ce point de fracture que se tient cette montre, et elle transforme un demi-siècle d’histoire du Pop Art en un tableau que l’on attache au poignet.

De la rue au musée, du musée au poignet

Le véritable commencement du Pop Art n’est pas le New York des années soixante mais le Londres de l’après-guerre. En 1947, Eduardo Paolozzi réalise un collage à partir de publicités découpées dans des magazines américains, et dans le nuage de fumée sortant d’un pistolet un seul mot apparaît : POP. En 1956, Richard Hamilton construit, pour une exposition à la Whitechapel Gallery, un salon entièrement fait de biens de consommation dans un petit collage ; on le tient aujourd’hui pour la première œuvre pop.

Puis la chose a traversé l’Atlantique. En juillet 1962, Andy Warhol aligne trente-deux toiles le long du mur de la Ferus Gallery à Los Angeles ; trente-deux était exactement le nombre de variétés de soupe que vendait alors Campbell’s. Roy Lichtenstein transporte sur la toile la trame de l’impression de presse à bon marché, et entre 1980 et 1985 Keith Haring exécute des centaines de dessins à la craie blanche sur les panneaux publicitaires périmés du métro de New York, ce qui lui vaut d’être arrêté à plusieurs reprises. Leur but était d’arracher l’art aux galeries élitaires de la bourgeoisie pour l’injecter dans les objets quotidiens de l’homme de la rue.

La génération d’aujourd’hui a hérité de ce legs et refermé le cercle. KAWS a commencé dans les années quatre-vingt-dix en repeignant les panneaux des abribus, et la figure Companion créée en 1999 est une souris de dessin animé redessinée ; Murakami forge le terme Superflat en 2000, et son Mr. DOB de 1993 est un autre dérivé de souris aux oreilles rondes. Warhol avait déclaré qu’une boîte de soupe était « une œuvre d’art » ; Loes van Delft a transformé une montre suisse de luxe en « toile pop vivante ». Le cercle est bouclé.

Notez la cellule qui revient : la toile de 1961 qui a changé la carrière de Lichtenstein fait parler une souris de dessin animé, et Warhol place la même souris dans sa série de 1981. Le Pop Art étant l’art de la reproduction, son objet d’expérience le plus naturel est le dessin le plus reproduit de l’histoire. Chaque génération redessine la même souris.

La magie du cadran : de quatre-vingt-dix centimètres à trente millimètres

Entre les mains de Loes van Delft, ce tonneau courbe et rétif qu’est le boîtier Vanguard devient une scène de quarante-trois millimètres. Bâtir cette scène fut le problème technique le plus ardu de la collaboration, et il n’était pas esthétique mais géométrique.

Le tirage original remis à chaque collectionneur mesure quatre-vingt-dix centimètres de côté ; la surface du cadran consacrée à l’image fait environ trois centimètres sur quatre. L’image est réduite d’un facteur trente dans chaque direction et d’environ neuf cents en surface : vous copiez une fresque murale sur un timbre-poste, et chaque coup de brosse doit rester lisible.

Le véritable goulot d’étranglement est la couleur. Deux tons voisins sur une toile de quatre-vingt-dix centimètres se lisent comme deux couleurs distinctes ; ramenés à trois centimètres, ils se mélangent optiquement en une troisième, boueuse. Chacune des vingt-six couleurs a donc dû être rechoisie pour continuer à se détacher à petite échelle, et de l’aveu des horlogers c’est ce qui a pris le plus de temps.

Il ne faut pas chercher ici l’émail Grand Feu, et c’est le bon choix d’outil plutôt qu’un manque : tenir vingt-six tons en repérage est un problème d’impression, non de four. Le cadran a été imprimé par tampographie multicouche de haute précision et sérigraphie, puis protégé sous une laque posée à la main. Chaque couleur exige sa plaque gravée, son tampon et son passage ; vingt-six couleurs, cela veut dire vingt-six plaques, et si un passage dérive de quelques centièmes de millimètre le contour et la couleur ne se superposent plus. Le tampon est en silicone parce qu’il se déforme sous la pression et peut déposer l’encre sur une surface courbe, nécessité ici puisque le cadran et le saphir portent une courbure sur deux axes héritée de la Cintrée Curvex. Mais un tampon qui fléchit étire l’image : le fichier est donc déformé à l’avance en sens inverse, comme une carte du monde étirée à plat pour se poser sur un globe.

Une dernière finesse : les chiffres colorés sont la signature Color Dreams de la maison, et ils sont ici enfouis dans l’image plutôt que posés dessus. Le 10 se trouve dans l’oreille du personnage, le 8 dans son corps, le 4 près du disque rouge FM, et l’échelle des minutes a été repoussée sur le réhaut pour laisser le centre libre. À l’intérieur tourne le calibre MVT FM 2536-SC : automatique, cent quatre-vingt-onze composants, vingt-cinq rubis, 28 800 alternances à l’heure, quarante-deux heures de réserve. Heures, minutes et trotteuse centrale seulement, car toute complication réclame de la place, et la place qu’elle réclame est exactement celle où l’œil va d’abord.

Franck Muller Vanguard Color Dreams Loes van Delft
Vue éclatée. À gauche le saphir courbé sur deux axes, au centre les aiguilles, en bas la figure signature de l’artiste. Imprimer une image plane destinée à être lue à travers cette courbure fut la partie la plus difficile. Photo: Franck Muller

Trois actes : 50, 75 et 5

Le premier acte s’ouvre à Amsterdam fin 2023 : la Vanguard Color Dreams Loes van Delft, cinquante exemplaires. Chacun est accompagné d’un tirage de quatre-vingt-dix centimètres de côté signé par l’artiste et numéroté comme la montre, si bien que le propriétaire de la montre vingt-sept possède aussi le tableau vingt-sept.

Le deuxième acte s’ouvre le 30 octobre 2024 et le ton a changé : la Vanguard Loes van Delft Skull, soixante-quinze exemplaires, un crâne qui vous fixe depuis les flammes avec le même bandeau noir sur ses yeux rouges. L’artiste l’emploie non comme une image de la mort mais du changement et du renouvellement. La sculpture de crâne en chrome bleu posée près de la montre au lancement portait deux oreilles rondes au sommet : le crâne n’est pas un emblème abstrait, c’est le squelette du personnage.

Franck Muller Vanguard Loes van Delft Skull
La Vanguard Loes van Delft Skull, série de soixante-quinze. Fond bleu nuit, flammes passant de l’orange au jaune et le même bandeau noir sur les yeux. Photo: Franck Muller

Le troisième acte s’est ouvert en avril dernier à Genève, au salon WPHH de Franck Muller, et la vraie nouvelle n’est pas la couleur mais le nombre. Au dos de cette montre, sous la signature gravée de l’artiste, figurent deux lignes : LIMITED EDITION N° 4/5, et la référence V 32 QZ D 1R AC RS. Ni cinquante, ni soixante-quinze : cinq pièces seulement, et l’exemplaire que nous avons est le quatrième. Dix fois plus rare que le premier modèle, quinze fois plus rare que la Skull.

La référence se lit comme une fiche d’identité : V 32 désigne le boîtier de dame de trente-deux millimètres de la ligne Vanguard, QZ le quartz, AC l’acier et RS le rose. Le boîtier est en acier poli main, trente-deux sur quarante-deux virgule trois millimètres pour neuf virgule neuf d’épaisseur, glace saphir, trente mètres d’étanchéité. À l’intérieur tourne le calibre à quartz MVT FM 1518-QZ : quarante composants, cinq rubis, une pile d’environ cinq ans.

Un changement révélateur s’observe aussi au cadran. À quarante-trois millimètres, les chiffres Color Dreams étaient enfouis dans l’image ; à trente-deux, il n’y a plus de place pour cela. Une fois un visage logé dans trente-deux millimètres, il ne reste rien où enfouir des chiffres. Les index ont donc été sortis de l’image, reportés sur le réhaut et réduits à de simples bâtons. À mesure que l’image se réduisait, la montre s’est retirée.

Franck Muller Vanguard Lady Loes van Delft
La Vanguard Lady Loes van Delft, référence V 32 QZ D 1R AC RS. Boîtier en acier poli main de trente-deux millimètres ; le personnage au centre, la signature de l’artiste en bas, le violet sur le réhaut. Photo: Franck Muller
Franck Muller Vanguard Lady Loes van Delft
Le fond du boîtier. Sous la signature gravée de l’artiste, le numéro de série et la référence : la quatrième pièce d’une série de cinq. Photo: Franck Muller

Mis bout à bout, les tirages dessinent une courbe : cinquante, soixante-quinze, puis cinq. Warhol a fait entrer la boîte de soupe dans l’art en la multipliant ; en trois actes, la même image a marché en sens inverse, jusqu’à se réduire presque à l’unité.

Avec ces éditions limitées, Loes van Delft et Franck Muller lancent un rire rose au royaume rigide du temps. Ce personnage espiègle à votre poignet, souriant à la course implacable des aiguilles, ne vous rappelle qu’une chose : le temps s’écoule peut-être, mais tant que vous gardez votre âme aussi libre qu’un enfant dans la rue, ces chiffres froids ne pourront jamais vous gouverner.

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"Le centre d’un cadran est le terrain le plus cher de l’horlogerie. L’offrir à quelque chose qui ne mesure pas, c’est le courage même."

Hasan Bekmezci
Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Ağustos 14, 2026
Read Time 10 min read
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