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La machine qui écrit l’heure en liquide : la HYT H1

Dans une montre-bracelet, une colonne de liquide avance. Là où deux fluides refusent de se mélanger, une courbe se forme, et cette courbe indique l’instant présent. Trois mille quatre cents ans après les horloges à eau des pharaons.

Hasan Bekmezci · · 5 min read
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La HYT H1. Dans le capillaire qui fait le tour du cadran, la pointe du fluide coloré marque l’heure. Photo: HYT

Les premières horloges de l’humanité fonctionnaient à l’eau. Les clepsydres utilisées en Égypte il y a trois mille cinq cents ans mesuraient le temps écoulé en laissant l’eau passer d’un récipient à l’autre. La racine grecque du mot signifie voleuse d’eau ; l’eau est dérobée en silence au récipient, et le volume parti devient la mesure du temps parti.

La méthode avait sa beauté. Dans une horloge à eau, le temps n’était pas un point abstrait désigné par une aiguille. C’était une quantité de matière visible, un niveau qui montait ou descendait. Le temps n’était pas un nombre mais un volume.

Puis vinrent le pendule, puis le balancier, et l’eau fut oubliée pendant des siècles. Dans un mouvement de montre, un liquide n’est plus désormais qu’un accident. Il signifie une fuite, il signifie la rouille, il signifie une réparation.

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"Dans une horloge à eau, le temps n’était pas un nombre. C’était un volume que l’on pouvait voir et mesurer de la main."

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Le fluide coloré représente ce qui est passé, le fluide transparent ce qui n’est pas encore arrivé. Photo: HYT

En 2012, une petite équipe installée à Neuchâtel a rappelé l’eau dans la montre. La H1 de HYT fut la première montre-bracelet animée par un module fluidique breveté, et elle remporta cette année-là le Prix de l’Innovation au Grand Prix d’Horlogerie de Genève.

Un capillaire de verre très fin fait le tour du cadran. Deux fluides y logent, l’un coloré, l’autre transparent. Le fluide coloré représente le passé récent, le transparent ce qui reste à venir. Là où ils se rencontrent, à l’instant exact du maintenant, une courbe se forme.

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À l’intérieur du capillaire. Les deux fluides ne se mélangent pas, et la surface qui les sépare dessine une courbe. Photo: HYT

Cette courbe s’appelle un ménisque en physique, et c’est là le véritable index de cette montre. Le ménisque n’existe que parce que les deux fluides refusent de se mélanger. Comme l’eau et l’huile, deux liquides qui ne se dissolvent pas l’un dans l’autre gardent entre eux une surface nette lorsqu’on les place côte à côte. La forme de cette surface résulte d’une lutte entre l’attraction des molécules du liquide entre elles et leur attraction pour la paroi de verre. Là où le verre tire plus fort, les bords grimpent et la courbe devient concave.

Dans un tube aussi étroit, autre chose se produit. Le poids du liquide, c’est-à-dire l’effet de la gravité, devient négligeable devant la tension superficielle. La capillarité l’emporte. Retournez la montre ou couchez-la sur le côté, la colonne reste en place au lieu de s’écouler. Ce qui retient le liquide n’est pas le fond d’un récipient mais sa propre tension superficielle.

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"Dans un tube aussi étroit, ce qui retient le liquide n’est pas le fond du récipient. C’est sa propre tension superficielle."

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Deux soufflets travaillent l’un contre l’autre pour porter la colonne en avant puis en arrière. Photo: HYT

HYT décrit sur ses propres pages le mécanisme qui entraîne le fluide : le capillaire est relié à deux soufflets dont les parois font le quart de l’épaisseur d’un cheveu humain, et qui sont pourtant dix mille fois plus étanches qu’une montre de plongée traditionnelle. Le soufflet qui se comprime d’un côté pousse le fluide ; celui qui se détend de l’autre le reçoit.

Ce qui actionne les soufflets est un mouvement mécanique. Le mouvement ne se contente pas de mesurer le temps ; il fournit aussi la force qui déplace le liquide. Au bout d’un rouage classique se trouve une aiguille légère. Au bout de celui-ci se trouve une colonne de fluide sous pression. En six heures le liquide parcourt tout le cadran, puis revient d’un coup au départ et recommence.

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La moitié supérieure du cadran reste mécanique : minutes, petite seconde et réserve de marche se lisent classiquement. Photo: HYT

Imaginons deux personnes à l’établi la première fois que l’idée fut posée : l’ingénieur qui travaille sur le fluide et l’horloger responsable de la fiabilité.

L’horloger objecte. Mettre un liquide dans une montre est précisément ce que tout le métier évite depuis deux siècles. Que la température change et le fluide se dilate, et l’indication se décale. Elle donnera une heure en été et une autre en hiver.

L’ingénieur a sa réponse prête. C’est vrai, il se dilate. Mais de combien il se dilate est une quantité calculable, et une quantité calculable se compense. Placez dans le module un élément d’équilibrage qui change de volume avec la température, et il reprend le volume que le fluide gagne.

L’horloger nomme sa vraie inquiétude. Et dans dix ans ? Le métal se fatigue, mais il se fatigue de façon prévisible. Un liquide s’évapore, déteint, ronge la paroi.

L’ingénieur le concède, puis ajoute ceci : voilà pourquoi choisir le fluide a pris plus de temps que concevoir le mécanisme. Le difficile n’a jamais été de déplacer le liquide. Le difficile a été de trouver un liquide qui sera encore le même liquide dans cent ans.

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"La difficulté du fluide dans une montre n’est pas l’écoulement mais la constance. Il doit rester le même fluide dans un siècle."

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Le module fluidique donne au boîtier sa profondeur ; ce volume vient directement de ce qu’exigent les soufflets et le tube. Photo: HYT

La moitié haute du cadran reste conventionnelle. Les minutes viennent de l’aiguille centrale, la petite seconde et la réserve de marche de leurs compteurs. Les heures habitent en bas, dans l’arc que parcourt le fluide. Deux langues du temps cohabitent donc sur un seul cadran : la marque abstraite d’une aiguille et l’avancée concrète de la matière.

HYT travaille à Neuchâtel avec une équipe de quarante-trois personnes et rattache sa propre histoire directement aux clepsydres des pharaons. L’affirmation n’est pas un ornement. La H1 est bien la même idée trois mille cinq cents ans plus tard : montrer le temps comme une quantité de substance qui coule.

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En six heures le fluide couvre tout l’arc, puis revient vivement au commencement. Photo: HYT

Ce que cette montre fait à celui qui la porte, c’est rendre le temps de nouveau visible. Une aiguille donne l’heure mais ne fait jamais sentir l’heure passer ; elle semble toujours immobile. Le liquide, lui, remplit. La couleur qui se tenait au début du cadran le matin a couvert tout l’arc le soir, et la surface qu’elle occupe est la mesure exacte de la journée dépensée.

Le point où repose le ménisque est une chose étrange. Il n’est ni passé ni futur. C’est une surface infiniment mince, sans aucune épaisseur. Le présent est ainsi : à l’instant où vous tentez de le saisir, il est devenu passé. On ne vit que sur cette courbe, et la seule chose que l’on tienne est la quantité de couleur laissée derrière soi.

La mesure de la vie qui nous est donnée n’a pas été posée par notre main. Nous pouvons seulement regarder quelle part nous en avons remplie. Cette montre vaut quelque chose parce qu’elle rend ce regard plus facile.

Catégorie Prix
Auteur Hasan Bekmezci
Publié le Haziran 9, 2026
Lecture 5 min read
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