La bataille de l’ombre et de la lumière sur un cadran : Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon

Quatre figurines d’or qui s’affrontent sur un cadran d’onyx, une sonnerie accordée sur quatre notes et une cage qui fait un tour par minute : les deux visages du même homme.

Hasan Bekmezci · · 9 min read
Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon

Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon

translate Also available in Türkçe → · English →

Dans l’air feutré et solennel de la salle des ventes, laissant derrière eux la mélodie de paix qui s’échappait des épées d’Alexandre, le grand-père et Leo firent quelques pas de plus entre les tables d’exposition tendues de velours. Le regard de Leo fut accroché, deux vitrines plus loin, par une autre pièce rare au fond noir d’encre et au boîtier en or rose.

Leo tira la main de son grand-père avec fébrilité :

« Grand-père, regarde ! Il y a ici une autre montre avec des hommes d’or qui brandissent épées et lances, comme tout à l’heure. C’est encore Alexandre ? »

Le grand-père sourit, ajusta ses lunettes-loupes et s’approcha de la vitrine. Après avoir lu la ligne « Lot 44 » au catalogue, il se tourna vers son petit-fils :

« Non, Leo, les figurines de ce cadran ne sont pas macédoniennes. Ce sont Gengis Khan et ses cavaliers mongols, sortis de la steppe au XIIIe siècle pour changer le cours de l’histoire du monde. Cette montre est l’Ulysse Nardin Genghis Khan. »

Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Le lot 44 dans son écrin. La plaque à l’intérieur du couvercle indique Limited Edition ; la production de cette famille s’est arrêtée à trente exemplaires. Photo: Archives Hasan Bekmezci

« Combien en existe-t-il, grand-père ? »

« Trente. Trente seulement. Le boîtier fait quarante-deux millimètres ; celle en or rose porte la référence 786-88 et celle en platine la 789-80. Mais ce n’est pas le nombre qui fait cette montre, Leo. Dans l’histoire de l’horlogerie, c’est la pièce qui a réuni pour la première fois un carillon, une répétition minutes Westminster, un tourbillon et des automates dans une seule montre-bracelet. Ce que nous avons devant nous n’est donc pas une variante, c’est un point de départ. »

« Et le fond du cadran ? »

« De l’onyx. De la vraie pierre, pas de la peinture. Un seul bloc d’onyx noir est taillé, aminci, poli, et les figurines d’or y sont posées une à une. L’onyx avale la lumière, et c’est pour cela que les hommes d’or semblent sortir de l’obscurité. Il y a aussi ceci : la pierre est fragile, elle n’aime ni la chaleur ni la contrainte. Faire un cadran de pierre, c’est remettre sa patience aux conditions de la matière. »

Leo fronça les sourcils en regardant les automates d’or qui brandissaient leurs épées :

« Et qui était Gengis Khan, grand-père ? Lui aussi a essayé de conquérir le monde par l’épée ? Pourquoi voudrait-on porter au bras de tels guerriers, comme une œuvre d’art qui vaut des millions ? »

Avec l’aide du commissaire, le grand-père fit tirer doucement la glissière de la répétition minutes, sur le flanc gauche de la montre. À cet instant, une harmonie de quatre notes différentes, d’une clarté de cristal, monta du fond du boîtier. Tandis que le carillon Westminster sonnait, les figurines mongoles du cadran, travaillées à la main dans l’or 18 carats, se mirent à faire tourner épées et lances avec une grâce rythmée.

« Quatre notes, tu as dit ? »

« Quatre. Une répétition minutes ordinaire porte deux timbres : un grave pour les heures, un aigu pour les minutes. Ici, quatre timbres d’acier sont accordés sur quatre notes distinctes, mi, do, ré et sol. Ces quatre notes sont aussi la raison pour laquelle la tour de Londres prononce une phrase différente à chaque quart. La montre ne te dit donc pas l’heure, Leo. Elle te la joue. »

« Et les figurines ? Font-elles toutes la même chose ? »

« Regarde bien. Il y a quatre figurines et chacune a sa tâche. Les deux du milieu s’attaquent au sabre courbe. Le cavalier de droite, lancé au galop, cherche à attraper de la pointe de sa lance ce petit anneau suspendu en l’air ; c’est une véritable épreuve d’équitation des steppes, prendre un anneau à la lance au grand galop. Et celle de gauche, la plus silencieuse : assise par terre, son instrument dans les mains, elle joue. Réfléchis un instant, Leo : sur le même cadran, trois hommes se battent pendant que le quatrième fait de la musique. Le maître ne l’a pas placé là par hasard. »

Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Le centre du cadran : à gauche la figurine assise qui joue de son instrument, au milieu deux guerriers au sabre courbe, à droite le cavalier qui tend sa lance vers l’anneau suspendu. Photo: Sotheby’s
format_quote

"Cette montre n’a pas été conçue pour glorifier la guerre, mais pour montrer cette guerre civile sans merci qui se livre dans l’humanité et dans une seule âme. La figure que tu appelles Gengis Khan est le miroir de l’homme."

Hasan Bekmezci

« Regarde, Leo, dit le grand-père en parlant à travers la mélodie argentine. Cette montre n’a pas été conçue pour glorifier la guerre, mais pour montrer cette guerre civile sans merci qui se livre dans l’humanité et dans une seule âme. La figure que tu appelles Gengis Khan est le miroir de l’homme. Songe au monde du XIIIe siècle. D’un côté Samarcande et Nichapour laissées dans la poussière et la fumée, des millions d’hommes passés au fil de l’épée, des civilisations incendiées. Le visage ignoble, sauvage et destructeur de la guerre. La guerre n’apporte à personne une véritable victoire, Leo ; c’est un monstre aveugle qui ronge la mémoire commune et l’avenir de l’humanité. »

Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Les figurines de près. Chacune est sculptée séparément à la main puis posée sur le fond d’onyx ; le mouvement de leurs bras est lié à celui des marteaux qui produisent le son. Photo: Archives Hasan Bekmezci

Pendant que Leo écoutait, il restait rivé à la cage du tourbillon qui tournait sur son axe à six heures, d’un rythme ininterrompu. Le grand-père continua :

« Mais regarde l’autre visage de cet immense empire bâti par Gengis Khan, dans ce même XIIIe siècle : un ordre qui proclamait la liberté religieuse par le code de la Yassa, qui garantissait que le chrétien, le musulman, le bouddhiste et le chamaniste puissent vivre librement côte à côte, et qui prenait pour base le mérite et non la lignée ou la noblesse. Une intégration mondiale qui sécurisait la route de la soie et reliait l’Orient à l’Occident par le réseau postal du Yam. Autrement dit, dans un être humain, la destruction la plus terrible et l’ordre le plus avancé se tiennent côte à côte. »

« Et que fait exactement cette cage, grand-père ? »

« Elle accomplit un tour complet par minute. Quand la montre est posée debout sur une table, la pesanteur tire toujours le balancier du même côté et la montre dérive. Quand la cage tourne, cette traction se répartit dans toutes les directions ; l’erreur n’est pas supprimée, elle est moyennée. Remarque qu’il y a au-dessus un pont d’or profilé ; la cage n’est pas suspendue dans le vide, elle est portée sous ce pont. Et elle se tient dans une ouverture pratiquée dans l’onyx : on a taillé la pierre pour te laisser une échappée sur le mécanisme. »

format_quote

"Nous avons fendu l’atome, envoyé des télescopes dans les profondeurs de l’espace, accompli des miracles en micromécanique. Mais regarde notre monde : tant que cette part sombre de l’homme n’est pas contenue, les missiles prennent la place que tenaient les épées au XIIIe siècle. L’abjection de la guerre ne change jamais."

Hasan Bekmezci
Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Sur cet exemplaire, la lunette est sertie de pierres taille baguette. Dans une montre à sonnerie, tout poids ajouté modifie la résonance du boîtier ; l’ornement entre lui aussi dans le calcul du son. Photo: Archives Hasan Bekmezci

Le grand-père désigna du doigt le fond noir d’encre de la montre :

« Nous vivons aujourd’hui au XXIe siècle, Leo. Nous avons fendu l’atome, envoyé des télescopes dans les profondeurs de l’espace, accompli des miracles en micromécanique. Mais regarde notre monde : tant que cette part sombre de l’homme n’est pas contenue, les missiles prennent la place que tenaient les épées au XIIIe siècle. L’abjection de la guerre ne change jamais. Cette haine sombre au fond de l’homme est prête à tout instant à répandre la destruction au-dehors. »

« Et le bien, grand-père ? Où est le bien dans cette montre ? » demanda Leo.

« Le bien est dans la mélodie de la montre et dans l’équilibre de ce tourbillon, dit le grand-père avec tendresse. En faisant cette montre, Ulysse Nardin a enfermé la guerre dans un mouvement d’automates miniature, sur le cadran. Autrement dit : que les épées et les guerres ne demeurent que dans l’art, au musée et sur le cadran d’une montre, comme un souvenir esthétique. Dans le monde réel, ce qui doit régner, c’est la tolérance. La tolérance, ce sont des couleurs différentes et des croyances différentes qui tournent en harmonie sans se briser, exactement comme les rouages de cette montre. Si l’un s’arrête, le mécanisme se bloque. »

format_quote

"Que les épées et les guerres ne demeurent que dans l’art, au musée et sur le cadran d’une montre, comme un souvenir esthétique. La tolérance, ce sont des couleurs différentes et des croyances différentes qui tournent en harmonie sans se briser, exactement comme les rouages de cette montre. Si l’un s’arrête, le mécanisme se bloque."

Hasan Bekmezci
Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Au poignet. Un boîtier de quarante-deux millimètres reste mesuré selon les critères d’aujourd’hui ; dans une montre à sonnerie, le boîtier est aussi le résonateur, et la voix change avec le corps. Photo: Archives Hasan Bekmezci

Le grand-père prit son petit-fils par l’épaule :

« Deux forces se combattent en chaque homme, Leo : l’une est cette obscurité avide qui veut abattre et écraser ; l’autre est la lumière qui veut bâtir avec justice, comprendre et pardonner. Les deux étaient présentes dans la personne de Gengis Khan. Mais cette montre nous souffle la vérité finale : comme un tourbillon qui moyenne la traction dispersée de la pesanteur en tournant sur son axe, la seule chose qui puisse équilibrer la haine au fond de l’homme, c’est la tolérance et l’amour. La plus grande conquête d’un homme n’est pas celle des villes du dehors mais celle de cette part sombre du dedans. Le bien doit prévaloir, car le bien est équilibre, et le mal est la rupture du mécanisme. »

« Et tout cela tient dans un seul mouvement, grand-père ? »

« Dans un seul mouvement. Il s’appelle UN-78, il se remonte à la main et compte trente-six rubis. Remonté à fond, il marche soixante-dix heures. Songe à ceci : dans un espace à peine plus grand qu’un ongle de pouce, on a logé une sonnerie à quatre timbres, un jeu d’automates qui anime quatre figurines séparément, et une cage qui fait un tour par minute. Même si tu n’y touches pas pendant trois jours, dès que tu le demanderas, ces hommes lèveront de nouveau leurs épées. »

format_quote

"Comme un tourbillon qui moyenne la traction dispersée de la pesanteur en tournant sur son axe, la seule chose qui puisse équilibrer la haine au fond de l’homme, c’est la tolérance et l’amour. La plus grande conquête d’un homme n’est pas celle des villes du dehors mais celle de cette part sombre du dedans. Le bien doit prévaloir, car le bien est équilibre, et le mal est la rupture du mécanisme."

Hasan Bekmezci
Ulysse Nardin Genghis Khan Westminster Carillon Tourbillon
Onyx et or sous la lumière. L’écart entre le mat de la pierre et l’éclat de l’or est ce qui construit toute la profondeur du cadran. Photo: Archives Hasan Bekmezci

Lorsque la mélodie de Westminster frappa sa dernière note et se tut, les guerriers d’or du cadran s’arrêtèrent eux aussi. Il ne resta derrière qu’un tourbillon lumineux à six heures, tournant sans relâche, défiant la pesanteur. Serrant plus fort la main de son grand-père, Leo se mit à marcher vers la vitrine suivante.

L’art horloger et le détail technique

Automates de guerriers mongols : quatre figurines sculptées à la main dans l’or 18 carats sur un fond d’onyx noir, qui se meuvent en mesure avec la sonnerie dès que la répétition minutes est enclenchée. La répartition est la suivante : les deux du milieu se battent au sabre courbe, le cavalier de droite tente d’attraper à la lance l’anneau suspendu en l’air au grand galop, et la figurine de gauche, assise par terre, joue de son instrument.

Répétition minutes carillon Westminster : au lieu des deux timbres habituels, elle emploie quatre timbres d’acier accordés sur quatre notes distinctes et quatre micro-marteaux. Les notes sont mi, do, ré et sol, et les quarts sont annoncés par des agencements différents de ces quatre notes. Le boîtier travaille aussi comme résonateur, et c’est pourquoi l’exemplaire en platine sonne plus sourd que celui en or.

Tourbillon : à six heures, dans une ouverture pratiquée dans le cadran d’onyx et sous un pont d’or profilé, il accomplit un tour complet par minute. Il ne supprime pas les erreurs de position dues à la pesanteur ; il les répartit dans toutes les directions et les moyenne.

Cadran d’onyx noir : le fond n’est ni peinture ni revêtement, c’est de l’onyx véritable, taillé dans un seul bloc, aminci et poli. Parce qu’il avale la lumière, les figurines d’or semblent sortir de l’obscurité.

Calibre UN-78 : à remontage manuel, 36 rubis. Il commande depuis un seul centre les automates, la sonnerie Westminster à quatre timbres et le régulateur à tourbillon ; remonté à fond, il marche environ 70 heures.

Référence et série : 786-88 en or rose, 789-80 en platine. Le boîtier fait 42 mm. Trente exemplaires ont été produits. C’est le modèle qui a réuni pour la première fois un carillon, une répétition minutes Westminster, un tourbillon et des automates jaquemarts dans une seule montre-bracelet.

Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Ağustos 18, 2026
Read Time 9 min read
edit_note

Write to the Editor

Your email will not be published.

mail

The Journal Digest

Join our inner circle for weekly dispatches on the world's most significant watches.