Une salle de chronométrie à Besançon
Dans la salle de chronométrie de l'Observatoire de Besançon, la température est toujours maintenue à vingt-trois degrés, car si l'on veut mesurer la marche d'une montre il faut d'abord fixer celle de la pièce. La docteure Camille Roussel, qui y dirige les travaux de chronométrie, avait déjà enregistré trois des quatre montres posées sur l'établi et n'avait pas encore ouvert la quatrième.
Quand la porte s'ouvrit, le collectionneur Anton Weiss entra avec un écrin : "Je ne l'ai pas apportée pour une certification, je l'ai apportée pour te la montrer. La Bernhard Lederer CIC 39 InVerto, en titane."
Camille ouvrit l'écrin et se tut un instant : "Que font-elles sur le cadran ? Je vois deux roues d'échappement."
"Exactement," dit Anton. "Deux roues d'échappement, deux rouages distincts et deux dispositifs de force constante distincts. Et c'est de là que vient le nom InVerto : le mouvement a été retourné et amené du côté du cadran. Tout ce que l'on verrait normalement par le fond se trouve sur sa face."
Pourquoi deux échappements
Camille prit sa loupe : "Il va falloir m'expliquer. Une montre n'a qu'un seul balancier. À quoi servent deux échappements ?"
"Le balancier est unique," dit Anton. "Mais le système qui lui envoie les impulsions est double. Les deux rouages travaillent à tour de rôle : pendant que l'un délivre l'impulsion au balancier, l'autre réarme son propre ressort de force constante. Autrement dit, le balancier n'est pas alimenté par ce que le ressort de barillet donne à cet instant, mais par un petit ressort armé chaque fois exactement de la même quantité."
"Force constante," dit Camille. "Cela empêche donc l'amplitude de chuter à mesure que le barillet se désarme."
"Et plus encore. La racine de cette architecture est l'idée d'échappement naturel de Breguet : transmettre l'impulsion directement plutôt que par glissement. Là où il y a glissement il faut de l'huile, et là où il y a de l'huile il y a un frottement qui change avec le temps. Lederer a passé quarante ans à poursuivre cette idée, et la première forme de ce calibre a obtenu trois certificats distincts de chronomètre d'observatoire."
Camille leva les yeux : "C'est le seul compliment qui compte dans cette salle."
format_quote"Le balancier n'est pas alimenté par ce que le ressort de barillet donne à cet instant, mais par un petit ressort armé chaque fois exactement de la même quantité."
Anton Weiss, collectionneur
Trente-neuf millimètres et une histoire de pièce unique
"Les dimensions ?" demanda Camille.
"Trente-neuf millimètres, titane de grade 5, un verre saphir très fortement bombé," dit Anton. "Le calibre est le C. 9019, dérivé du Central Impulse Chronometer plus grand. Cette forme inversée a d'abord été réalisée en pièce unique pour Only Watch en 2023, puis est venue une série de dix-huit en DLC noir, et la version titane a été annoncée en novembre dernier. Le prix est de cent cinquante-deux mille francs."
"Chaque fois que j'entends le prix d'une montre je pense la même chose," dit Camille. "Dans cette salle, un prix ne mesure rien. Mais je peux te dire ceci : deux rouages, deux dispositifs de force constante et un seul balancier constituent l'une des voies les plus honnêtes jamais trouvées pour tenir la marche d'une montre. Et le maître qui a choisi cette voie l'a mise au milieu du cadran au lieu de la cacher."
Anton rit en refermant l'écrin : "C'est tout le propos. Cette montre n'a pas été inversée pour montrer le mécanisme ; elle a été inversée pour montrer ce que le mécanisme dit."