Un Soir Brumeux à Londres
Le héros de Jules Verne, Phileas Fogg, s'assoit un soir brumeux de Londres dans les fauteuils de cuir du Reform Club et engage l'un des paris les plus audacieux de l'histoire : faire le tour du monde en quatre-vingts jours. Dans sa poche, une montre qu'il vérifie à la seconde ; pour lui, le temps est une toile tissée d'horaires de trains et de méridiens. Vous vous souvenez du fameux rebondissement à la fin du roman : en faisant le tour du globe vers l'est, il avait gagné un jour sans s'en rendre compte. Le temps, en fin de compte, n'est plus une affaire de lieu, mais de l'endroit où l'on se tient sur la sphère tournante de la Terre.
Mais si, au lieu de courir après le soleil autour du monde, vous pouviez faire tourner le monde lui-même au creux de votre main ? Si vous pouviez capturer cette planète en rotation sous un dôme de saphir et la porter à votre poignet ? C'est précisément ce que fait la Sauterelle à Heure Mondiale d'Andreas Strehler : elle transforme le temps global dont rêvait Verne en un véritable miracle mécanique.
Une Montre au Nom de Sauterelle
Andreas Strehler, qui travaille dans la ville suisse de Sirnach, est l'un des rares véritables ingénieurs-horlogers au monde. 'Sauterelle' est le nom qu'il donne, d'après le ressort de son dispositif à force constante breveté qui bondit comme une sauterelle. Dans ce modèle, le maître ajoute à cette sauterelle une complication d'heure mondiale ; et il le fait d'une manière plus tridimensionnelle que quiconque ne l'avait tenté.
À six heures sur le cadran se tient un véritable globe : une minuscule Terre montrant l'hémisphère nord vu d'en haut. Et ce globe, tout comme la vraie planète, tourne une fois toutes les 24 heures autour de son propre axe, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. L'anneau des minutes en cristal saphir au-dessus marque la face de la Terre plongée dans l'obscurité, la frontière de la nuit. Retournez la montre et, du côté du mouvement, 24 villes représentant les 24 fuseaux horaires, de Paris à Tokyo, de Denver à Auckland, sont disposées en anneau, tandis qu'une flèche en acier bleui indique dans quelle ville vous vous trouvez. C'est une pièce unique signée No 1/MMZVII ; dans son boîtier d'acier de 41 sur 37,3 millimètres, une planète tourne.
Comment Fait-on Tourner le Monde sur un Poignet ?
La véritable difficulté d'une montre à heure mondiale est de porter l'heure vers une nouvelle ville sans jamais perdre sa référence. Strehler la résout ainsi : lorsque vous tirez la couronne dans sa première position, vous pouvez faire sauter l'aiguille des heures en avant ou en arrière par pas d'une heure ; à cet instant précis, le disque des villes et de destination à l'arrière se déplace avec elle. Ainsi, dans chaque nouvelle ville où vous débarquez, vous faites bondir l'aiguille quelques fois et réglez l'heure locale instantanément ; pourtant votre référence globale (GMT) ne disparaît jamais de la vue.
Sous ce geste apparemment simple se cachent un anneau des villes entraîné par une roue de 24 heures, un mécanisme de correction à saut et un train de rouages précis qui fait tourner le globe exactement une fois toutes les 24 heures. Quand vous avancez l'aiguille d'une heure, la Terre doit tourner d'exactement 15 degrés ; car en divisant 360 degrés en 24 tranches, chaque fuseau horaire fait précisément 15 degrés. Cette petite planète à votre poignet obéit à la lettre aux mathématiques de l'astronomie.
Le Bond de la Sauterelle : le Remontoir d'Égalité
Venons-en maintenant au véritable coeur de la montre, ce dispositif squeletté à dix heures : le remontoir d'égalité breveté de Strehler, autrement dit le mécanisme à force constante. Le problème est le suivant : le ressort de barillet d'une montre est puissant lorsqu'il est armé et faiblit à mesure qu'il se détend ; cette force changeante ruine la précision. Le remontoir est un petit ressort secondaire placé entre le barillet et l'échappement. Le barillet réarme constamment ce petit ressort, et le petit ressort délivre à l'échappement, à chaque fois, exactement la même force inébranlable. Que le barillet soit plein ou presque vide, la force que voit l'échappement ne change jamais.
Imaginez un château d'eau : que votre réservoir soit plein à ras bord ou à moitié vide, la pression au robinet reste la même, car une tour de hauteur constante se tient entre les deux. Le remontoir de Strehler donne à l'échappement une telle 'pression' constante. Et parce que ce dispositif est armé et libéré une fois par seconde, l'aiguille des secondes ne glisse pas ; comme le battement d'un coeur, elle bondit une fois par seconde. C'est ce qu'on appelle la seconde morte. Et si le mécanisme se nomme 'Sauterelle', c'est précisément à cause de ce bond de son ressort.
Deux Coeurs, des Rouages Coniques et un Record
L'énergie qui alimente tout cela ne vient pas d'un mais de deux barillets ; les deux sont reliés par un rouage différentiel et offrent ensemble une réserve de marche de 78 heures. Ce même différentiel gouverne aussi un arrêt de marche qui écarte les tours les plus forts et les plus faibles des ressorts, de sorte que la montre ne fonctionne que dans la région la plus stable du barillet. Le remontage se fait par des rouages coniques ; cette solution rare donne aux doigts une sensation d'une douceur veloutée et d'une précision parfaite lorsque l'on tourne la couronne.
En son coeur bat un balancier libre fonctionnant à 21 600 alternances par heure (3 Hz), avec un spiral Breguet à courbe terminale et quatre vis de réglage ; en tout, 25 rubis et 206 pièces. Les ponts sont réduits à ce squelette en forme de fleur ou de papillon propre à Strehler, brossés comme des rayons de soleil. Un collectionneur peut ajouter un record du monde à cette montre : un affichage de phase de lune qui ne dévie que d'un seul jour tous les deux millions d'années ; des lunes en or 18 carats sur un disque d'acier bleui. Autrement dit, bien avant que cette montre n'affiche la mauvaise phase de la lune, la civilisation humaine se sera très probablement muée en tout autre chose.
Fogg a Couru après le Soleil ; Strehler l'a Mis en Bouteille
Phileas Fogg a couru après le soleil pour faire le tour du monde. Andreas Strehler, lui, a pris le soleil, la Terre et le temps lui-même et les a posés sur un poignet, sous le saphir. Devant nous se tient non pas un simple instrument qui vous dit l'heure à Tokyo ; c'est une minuscule planète, tournant doucement sur son propre axe, entraînée par le bond d'une sauterelle et par une force qui ne faiblit jamais. Si Verne l'avait vue, je crois qu'il serait resté longtemps silencieux avant de commencer son roman suivant.