Au Milieu d'un Jardin
L'été est à son apogée. Imaginez-vous debout au beau milieu d'un jardin : le parfum des fleurs flotte dans l'air, une brise légère fait bruisser doucement les feuilles, et du coin de l'oeil quelque chose bouge. Un papillon. Ses ailes s'ouvrent et se referment au soleil.
Dans les cultures amérindiennes, le papillon est un symbole de renaissance, de transformation, et donc d'espoir ; l'histoire d'une chenille qui se défait pour se recréer. En Chine, le papillon représente l'amour, la beauté, la liberté et l'âme humaine. Cette aile minuscule porte, depuis des millénaires, le rêve de l'homme de 'devenir autre chose'.
Faites maintenant tenir ce jardin au creux de votre main. Prenez les fleurs, les papillons, un lézard caché parmi les herbes, un escargot, un grillon ; sculptez-les tous dans l'or massif et posez-les sur une machine vivante qui tourne sans cesse en dessous. Tel est précisément le miracle du Jardin des Papillons d'Andreas Strehler : sur un coeur qui bat sans relâche, un été qui ne se fanera jamais.
Non pas un Cadran, mais un Pont
Andreas Strehler, qui travaille dans la petite ville suisse de Sirnach, est l'un des esprits les plus techniques de l'horlogerie. Son nom est généralement cité aux côtés d’affichages de phase de lune d’une précision record, de remontoirs d'une extrême précision et de mouvements complexes ; par sa propre société, UhrTeil AG, il développe même des mouvements et des composants pour des maisons telles que Harry Winston, Garrick et Maurice Lacroix. Bref, Strehler est souvent le génie derrière le rideau.
La collection Faune et Flore est un écart audacieux par rapport à ce monde technique ; la décision de marier l'ingénierie à l'artisanat, la haute horlogerie aux métiers d'art. Le premier dessin est ce Jardin des Papillons que nous examinons. Et sa plus grande surprise est celle-ci : ce cadran captivant que vous voyez n'est en réalité pas un cadran. C'est le pont porteur du mouvement, à l'intérieur du boîtier Papillon ovoïde de 41 sur 47 millimètres.
De Derrière le Rideau au Centre de la Scène : Roman Houdek
La main qui a créé ce jardin d'or appartient à Roman Houdek, le graveur en chef de l'UhrTeil AG de Strehler. Ce maître n’avait jamais travaillé pour aucune autre marque horlogère avant de rejoindre Strehler ; il a appris et mûri son art entièrement sous ce toit. Pendant des années, il a gravé sa signature sur des ponts et des pièces que personne ne voyait jamais ; par la décision de Strehler, il a été porté pour la première fois au centre même de la scène, au coeur de la montre.
La matière que travaille Houdek est l'or massif 18 carats, et l'or est l'ami le plus cruel du graveur : il est tendre, il ne pardonne pas. Sous un microscope, avec des burins d'acier affûtés en différents profils et des ciselets à manche de bois, Roman creuse le métal des jours, voire des semaines durant. Nul estampage, nul moule, nulle aide numérique ; seulement le rythme de la main, de l'oeil et du souffle.
Un Art Fait Dans la Montre, et non Dessus
Mais il ne s'agit pas de décorer une surface plane. Houdek fait surgir les figures du métal lui-même ; c'est ce qu'on appelle la gravure en relief. Les papillons, le lézard et les feuilles sont dégagés par en dessous jusqu'à sembler posés sur la plaque ; la texture écailleuse des ailes est travaillée en fines lignes parallèles, la peau du lézard en minuscules points, et les fonds dans une texture mate et granuleuse. Quand la lumière frappe, certaines surfaces brillent comme un miroir tandis que d'autres se taisent comme le velours ; et ainsi l'or à deux dimensions se mue en une vie à trois dimensions.
Le véritable génie est celui-ci : la gravure est faite dans la montre, et non dessus. Cette plaque d'or est en même temps le pont fonctionnel du mouvement ; elle supporte une partie du rouage et les deux barillets. Les rubis rouges sertis dans le pont deviennent partie de la gravure ; l'un le coeur d'une fleur, l'autre l'oeil d'un animal. En travaillant chaque figure, Roman doit respecter la position au micron près des trous fonctionnels, des vis et des pivots, et garder le pont à la fois solide et plat. Dans l'or massif, il n'y a pas de retour en arrière : un seul faux mouvement de la main réduit en rebut non seulement des semaines d'art, mais un composant fonctionnel de la montre. Et Roman dissimule les papillons, le lézard, l'escargot et le grillon parmi les fleurs avec une telle ruse que les découvrir, un à un, revient à celui qui regarde.
Un Écosystème Vivant sous le Verre
En regardant par les interstices entre les figures d'or, vous voyez les rouages, les ponts et ces rubis rouges ; le mécanisme qui tourne à l'arrière-plan transforme le jardin en un écosystème qui respire. Strehler ajoute ici une touche de génie de plus : les roues qui portent les aiguilles sont en saphir, c'est-à-dire transparentes. Ainsi les rouages en rotation n'ombragent jamais le travail de Roman ; la vie sous le jardin demeure visible, ne recouvrant rien. Quiconque sait combien il est difficile de tailler des dents dans le saphir comprend la fierté silencieuse de ce détail.
Mi-Musée, Mi-Machine à Remonter le Temps
Sous tout cet art bat un calibre de la propre fabrication de Strehler. Avec ses deux barillets, il offre une réserve de marche de 78 heures, et il équilibre cette énergie par un dispositif d'arrêt différentiel qui est la signature du maître ; le but est de gommer la différence entre les instants les plus forts et les plus faibles du ressort, et de préserver ainsi la précision. Par le fond saphir apparaissent des ponts brossés comme des rayons de soleil, un arc de réserve de marche bleu et l'architecture propre à Strehler. Le Jardin des Papillons est, en d'autres termes, art et ingénierie à parts égales.
À Jamais au Seuil de l'Envol
Au bout du compte, se tient devant nous une oeuvre sans équivalent au monde, qui appartiendra à une seule personne pour 165 000 francs suisses. Mais ni son prix ni sa fonction ne sont la véritable histoire de cette montre. Le Jardin des Papillons est un été qu'un maître a caché dans l'or massif : des fleurs qui ne se fanent jamais, un papillon figé en plein vol, et sous lui un coeur qui bat sans relâche. L'espoir de l'Amérindien, l'âme libre du Chinois et la patience du maître suisse se rencontrent tous sur un seul poignet. Et ce papillon, tout comme il le symbolise, bat des ailes à jamais au seuil d'une transformation.