Nous Retournerons d'où Nous Venons : la Voutilainen Sirène et Triton et la Mémoire de l'Océan

Hasan Bekmezci · · 7 min read
Voutilainen Vingt-8 GMR Sirène et Triton

Voutilainen Vingt-8 GMR Sirène et Triton

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Le point le plus profond connu de la terre est une faille sous le Pacifique, à plus de onze kilomètres de fond : la fosse des Mariannes. Pas un seul atome de lumière solaire n'y parvient. Une nuit éternelle, un silence absolu et une pression assez terrible pour écraser un homme en un instant y règnent. Cela ressemble à l'endroit où la vie s'achève ; un néant froid, noir et sans fond.

Et pourtant, c'est précisément là, dans cette obscurité d'encre, qu'un miracle commence. D'étranges poissons aux yeux atrophiés, des créatures au corps translucide, et surtout les méduses. Allumant un feu chimique dans leur propre corps pour percer les ténèbres, ces méduses bioluminescentes brillent doucement dans les profondeurs. À l'endroit que nous prenions pour le royaume de la mort, la vie crée sa propre lumière. Comme si l'univers nous chuchotait un secret dès le départ : même l'obscurité la plus profonde n'est pas l'absence de lumière, mais le voile d'une lumière que l'on n'a pas encore vue.

Ceci est donc l'histoire d'un récit qui s'élève de ces eaux sombres ; d'un océan entier logé au dos d'une montre-bracelet, et de la vérité la plus ancienne que cet océan nous rappelle.

Sirene et Triton - arka kapak deniz sahnesi
La scène sous-marine sur le couvercle réversible en or blanc : un triton dans les vagues, une sirène et deux méduses Photo: Voutilainen

La Fenêtre sous l'Eau

La Vingt-8 GMR Sirène et Triton, portant la signature de Kari Voutilainen, est une œuvre d'art unique au monde. Sur la face visible du cadran, le temps s'écoule sur un fond guilloché bleu profond ; mais le véritable secret de la montre est caché dans son fond réversible en or blanc. Là apparaît une scène sous-marine, représentant un triton et une figure de sirène jouant dans les vagues, la sirène accompagnée de deux méduses.

Pour donner naissance à cette minuscule scène, deux grands maîtres partirent de deux ateliers distincts du canton de Neuchâtel, en Suisse : le graveur Eddy Jaquet et l'émailleuse Inès Hamaguchi. Sur ce chemin qu'ils qualifient d'approche expérimentale, d'innombrables échanges entre les deux ateliers furent nécessaires avant d'atteindre le résultat final ; une collaboration patiente et méticuleuse.

Sirene et Triton - Eddy Jaquet kabartma gravur makro
La gravure en relief d'Eddy Jaquet : vagues et figures découpées et levées couche après couche Photo: Eddy Jaquet / Voutilainen

La Main qui Descend dans le Métal : la Gravure d'Eddy Jaquet

Pour le maître graveur suisse Eddy Jaquet, cette œuvre demeura l'un des souvenirs les plus précieux de sa carrière ; de son propre aveu, il n'avait jamais travaillé sur une pièce aussi complexe. Car la gravure du couvercle réversible en or blanc ne se fit pas en une seule étape : plusieurs couches de métal précieux furent découpées et façonnées l'une après l'autre. Jaquet fit surgir les vagues et les figures en relief ; il bâtit l'écume de l'eau et les corps du triton et de la sirène, couche après couche, dans la profondeur du métal.

La main d'un homme ne fait pas naître du néant ; mais le burin de Jaquet éveille la forme qui dort dans cet or blanc froid, lui accordant lumière et ombre, mouvement et profondeur. Chaque pli du métal se mue en la mémoire d'une vague.

Deux Feux, Deux Eaux : le Champlevé et le Grand Feu

Celle qui donna couleur et lumière au squelette gravé par Jaquet fut l'émail d'Inès Hamaguchi. Les deux mondes de la scène, de part et d'autre de la surface de la mer, furent animés par deux techniques d'émail différentes. Pour la partie représentant le ciel et l'écume de la mer, on employa la technique classique du champlevé.

Champlevé signifie champ levé : le maître creuse des cavités dans le métal et les remplit de verre coloré réduit en poudre, c'est-à-dire d'émail. Cuit à huit cents degrés, cet émail opaque recouvre les reflets bleus des vagues et l'éclat blanc du ciel lointain d'une couleur pleine qui ne laisse passer aucune lumière. Ici l'émail est aussi solide et mat qu'un mur.

Sirene et Triton - plique-a-jour mine detay (Ines Hamaguchi)
Le secret de l'émail plique-à-jour : la sirène nageant dans un bleu translucide qui, sans fond, laisse passer la lumière comme un vitrail (Inès Hamaguchi) Photo: Inès Hamaguchi / Voutilainen

Une Eau comme un Vitrail : le Secret du Plique-à-jour

Mais pour représenter le monde sous-marin, ce bleu profond où glisse la sirène, une voie bien plus rare et bien plus dangereuse fut choisie : le plique-à-jour. Cette technique, dont le nom signifie ouvert au jour, est une méthode où il n'y a aucun support métallique derrière l'émail et où la lumière traverse le verre tout comme un vitrail de cathédrale. Des deux faces du couvercle, vous pouvez voir la sirène nager derrière ce bleu translucide.

La difficulté de la technique réside précisément là. L'émail est tendu entre de minces parois de métal seules, sans fond pour le retenir derrière ; il est déposé sur un support temporaire, cuit, puis ce support est retiré avec le plus grand soin. À chaque cuisson, cette surface vitreuse au dos vide peut s'effondrer, se fissurer ou éclater. La moindre hésitation dans la main du maître anéantit en un instant des mois de labeur.

Son histoire n'est pas moins ardue que la technique elle-même. Le plique-à-jour naquit au quatrième siècle dans l'Empire byzantin ; il ne commença à apparaître en Europe occidentale qu'à la fin du treizième siècle, et en raison de la difficulté de son exécution il faillit disparaître tout à fait. Il fut ressuscité à la fin du dix-neuvième siècle, mais il est aujourd'hui si rare que seuls quelques noms au monde savent le pratiquer avec maîtrise. Inès Hamaguchi est l'un de ces rares noms.

Sirene et Triton - mavi kadran
La face visible : un cadran guilloché bleu profond, un second fuseau horaire et une réserve de marche rétrograde Photo: Voutilainen

Le Cœur Invisible : la Vingt-8 GMR

Bien que les deux artistes gardent certaines étapes du processus derrière un voile de secret, le fait que cet effet de vitrail porte à la fois le mouvement et la profondeur est le fruit d'un dialogue patient faisant la navette entre leurs deux ateliers de Neuchâtel. Jaquet n'aurait pu bâtir cette scène sans connaître la langue du métal, et Hamaguchi n'aurait pu lui donner vie sans connaître la langue du feu.

Et sous tout cet art bat le calibre Vingt-8 GMR fait main de Voutilainen. Composé de deux cent cinquante composants et de vingt-huit rubis, ce mouvement fonctionne avec l'échappement double à impulsion directe, signature du maître ; deux roues d'échappement donnent l'impulsion au balancier directement, de sorte que la friction est réduite au minimum. Battant à dix-huit mille alternances par heure, le mouvement affiche sa réserve de marche de soixante heures sur une aiguille rétrograde, et offre un second fuseau horaire, une fonction GMT, activé par une pression sur la couronne. Le boîtier de trente-neuf millimètres en or blanc porte tout cet océan à votre poignet.

Sirene et Triton - mekanizma ve memento mori ozdeyisi
Sous le couvercle ouvert : le mouvement, le revers de la scène et la maxime gravée, Nous retournerons d'où nous venons Photo: Voutilainen

Nous Retournerons d'où Nous Venons

Et nous voici au secret le plus profond de la montre. Lorsque vous ouvrez le fond, le revers de la scène sous-marine apparaît : cette fois la sirène est vue de dos, le visage tourné vers là où elle va, vers la profondeur. Et là, sur le mouvement, une maxime est gravée : Nous retournerons d'où nous venons. C'est un memento mori, un symbole qui nous rappelle la mort.

Mais ce rappel n'est pas une peur ; c'est une consolation. Car la mort, comme l'enseigne la sagesse ancienne, n'est pas une fin, mais un retour à la véritable patrie, à cette source d'où nous venons. Telle la goutte d'eau qui s'évapore de la mer pour devenir nuage, puis tombe en pluie sur les montagnes et les ruisseaux, et après un long voyage rejoint de nouveau cet océan sans limites. Lorsque la goutte retourne à l'océan, elle n'est pas perdue ; c'est alors seulement qu'elle échappe à sa petite existence solitaire et se fond dans l'infini.

Voilà pourquoi la sirène a tourné son visage vers la profondeur. Elle est l'image non d'une fuite, mais d'un retour, de retrouvailles. Comme cette méduse qui brille dans l'obscurité de la fosse des Mariannes, la vie, même à l'endroit qui semble le plus sombre, s'écoule en vérité vers sa demeure, vers sa lumière.

La Mémoire de l'Océan

La Voutilainen Sirène et Triton est moins une montre portée au poignet qu'un objet de contemplation. D'un côté, la main qu'Eddy Jaquet a fait descendre dans le métal ; de l'autre, la lumière qu'Inès Hamaguchi a domptée par le feu ; et entre les deux, la plus ancienne question de l'humanité.

Le temps s'écoule, tout comme l'eau. Et cette montre nous chuchote que tout écoulement va vers une source. Nous retournerons d'où nous venons ; et ce retour ne sera pas une fin, mais un commencement aussi complet, aussi paisible, que les retrouvailles de la goutte avec l'océan.

Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Temmuz 13, 2026
Read Time 7 min read
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