La Montre aux Deux Ciels : le Chef-d’Œuvre à 63 Complications de Vacheron Constantin

Dans la Vacheron Constantin Berkley Grand Complication, construite en 11 ans dans un atelier genevois, forte de 2 877 composants, d’un tourbillon triple-axe et du premier calendrier chinois mécanique au monde : la montre la plus compliquée jamais fabriquée.

Hasan Bekmezci · · 13 min read
Berkley Grand Complication Both Dials

Berkley Grand Complication Both Dials

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Imaginez une montre de poche que l’on peut ouvrir des deux côtés, et où un ciel différent vous attend sur chaque face. D’un côté, le calendrier grégorien occidental, les secondes, un chronographe. De l’autre, les étoiles au-dessus de Shanghai, le lever et le coucher du soleil, et, pour la toute première fois dans une montre mécanique, un calendrier luni-solaire chinois pleinement fonctionnel. C’est la Berkley Grand Complication, construite par l’atelier Les Cabinotiers de Vacheron Constantin en onze ans pour un seul collectionneur : la montre la plus compliquée jamais fabriquée, avec 63 complications.

Cet article explique ce que fait chacune de ces 63 complications, et comment les horlogers les ont assemblées, dans une langue qui ne suppose aucune connaissance préalable de l’horlogerie.

Berkley Grand Complication Front Dial
La face avant de la Berkley Grand Complication : le calendrier grégorien, le chronographe et les indications de sonnerie. Photo: Vacheron Constantin

Un Collectionneur, Deux Records

En 2015, pour marquer le 260ᵉ anniversaire de la maison, Vacheron Constantin dévoilait ce qu’elle présentait comme la montre la plus compliquée du monde : la Référence 57260, une montre de poche construite pour un seul collectionneur avec 57 complications, qui battait le record détenu par le légendaire Calibre 89 de Patek Philippe (33 complications, achevé en 1989). En 2024, ce même collectionneur a demandé à Vacheron Constantin d’aller encore plus loin. Le résultat, sorti de Les Cabinotiers, l’atelier de commandes sur mesure de la maison, est la Berkley Grand Complication : une montre qui bat le propre record de son fabricant avec 63 complications.

La gravure sur le fond du boîtier révèle l’identité du collectionneur : « Made specially for William R. Berkley » (Faite spécialement pour William R. Berkley). Berkley, un homme d’affaires américain, est celui dont la montre porte le nom, une tradition qui rappelle Henry Graves et James Ward Packard, les légendaires collectionneurs qui avaient donné leur propre nom aux grandes complications de Patek Philippe et de Vacheron Constantin un siècle plus tôt.

Berkley Grand Complication Caseback Engraving
L’inscription gravée à la main sur le fond du boîtier : « Made specially for William R. Berkley ». Photo: Vacheron Constantin

Concevoir et construire cette montre a demandé onze années pleines à une petite équipe de trois horlogers, dont une année entière consacrée uniquement à l’assemblage et au réglage. Le mouvement qui en résulte, le calibre 3752, est à remontage manuel, mesure 72 mm de diamètre et 36 mm d’épaisseur, bat à 18 000 alternances par heure (2,5 Hz) et offre une réserve de marche de 60 heures. Il renferme 2 877 composants et 245 rubis, lisibles sur 31 aiguilles et 9 disques. La montre elle-même est logée dans un boîtier en or gris 18 carats de 98 mm de diamètre et 50,55 mm d’épaisseur, protégé par un verre saphir sur ses deux faces.

Équilibrer la Gravité en Trois Dimensions : le Tourbillon Armillaire

Une montre mesure le temps en comptant les oscillations d’un balancier qui bat sur un spiral. Le problème est que la gravité affecte légèrement cette oscillation selon que la montre est posée à plat, sur la tranche, ou entre les deux, ce qui produit de petites erreurs qui s’additionnent au fil d’une journée. En 1795, la solution d’Abraham-Louis Breguet fut de loger tout l’échappement dans une cage tournant lentement ; à mesure que la cage tourne, la montre traverse toutes les positions, et l’erreur dans une orientation annule celle de l’orientation opposée. C’est ce que l’on appelle un tourbillon.

La Berkley va plus loin encore avec un tourbillon armillaire qui ne tourne pas sur un seul axe, mais sur trois. Il tire son nom d’un instrument astronomique ancien, un ensemble d’anneaux métalliques imbriqués que les astronomes utilisaient autrefois pour modéliser les étoiles et les orbites planétaires avant l’invention du télescope ; comme cet instrument, ce tourbillon est construit à partir d’anneaux tournant les uns dans les autres. Tournant sur trois axes, il compense la gravité dans presque toutes les positions dans lesquelles on tient la montre, et il porte un spiral sphérique plutôt que plat, qui respire de façon bien plus symétrique autour de son propre axe et améliore encore la précision. Assembler et régler un mécanisme aussi complexe est si difficile qu’une année entière des onze années de développement de la montre lui a été consacrée à elle seule.

Berkley Grand Complication Astronomical Detail
La fenêtre du tourbillon sur la face astronomique, aux côtés de la carte du ciel et des indications de lever et coucher du soleil. Photo: Vacheron Constantin

Le Calendrier Grégorien : l’Exception Cachée dans un Siècle

La face avant de la montre porte un quantième perpétuel classique : mois, jour, date, indicateur d’année bissextile, cycle de quatre ans, et même un affichage ISO 8601 indiquant le numéro de la semaine dans l’année. Un quantième perpétuel ordinaire sait déjà ajouter un jour à février tous les quatre ans. Mais le véritable calendrier grégorien cache une exception supplémentaire à l’intérieur de cette règle : les années séculaires (divisibles par 100) ne sont pas bissextiles, sauf si elles sont aussi divisibles par 400, ce qui explique pourquoi l’an 2000 était bissextile mais pas l’an 2100. Le mécanisme de calendrier de la Berkley connaît lui aussi cette règle plus profonde ; il restera donc exact en l’an 2100 sans que personne n’ait besoin d’ouvrir le boîtier pour le corriger à la main.

Une Première Mondiale : un Calendrier Chinois Mécanique

C’est là que la Berkley innove véritablement : le premier calendrier chinois durable jamais intégré à une montre mécanique. Pour comprendre pourquoi c’est si difficile, il faut d’abord comprendre pourquoi les calendriers grégorien et chinois fonctionnent de manière si différente.

Le calendrier grégorien est un calendrier solaire : l’année est liée au tour que fait la Terre autour du Soleil, et les mois ont une longueur fixe et arbitraire (30 ou 31 jours, à l’exception de février). Le calendrier chinois, lui, est luni-solaire : ses mois suivent les véritables phases de la lune (environ 29,53 jours chacun), tandis que ses années suivent toujours la véritable année solaire (environ 365,24 jours). Le problème est que douze mois lunaires réels durent environ onze jours de moins qu’une année solaire. Sans correction, le Nouvel An chinois dériverait vers l’été en quelques années, puis vers l’automne, puis vers l’hiver.

L’une des premières personnes à avoir trouvé une solution, dès le cinquième siècle avant notre ère, fut l’astronome athénien Méton. Il calcula que dix-neuf années solaires se rapprochent de façon stupéfiante de deux cent trente-cinq mois lunaires exactement, une relation aujourd’hui appelée cycle métonique en son honneur. Le calendrier chinois utilise ce même rythme de dix-neuf ans, en insérant un treizième mois « intercalaire » supplémentaire certaines années pour maintenir la lune et le soleil synchronisés. L’indicateur du « nombre d’or » sur le cadran de la Berkley montre exactement où se situe la montre dans ce cycle de dix-neuf ans.

S’ajoute à cela un système de comptage en base soixante : dix « troncs célestes » combinés à douze « branches terrestres » produisent soixante combinaisons possibles, connues sous le nom de cycle sexagésimal, utilisées pour nommer aussi bien les années que les mois et les jours. Les douze animaux familiers du zodiaque chinois ne sont que la face visible de ce même cycle de soixante unités. Le cadran porte aussi des indications distinctes pour savoir si l’année en cours est une année ordinaire ou l’une de ces années plus rares contenant ce mois intercalaire supplémentaire, et si chaque mois est « petit » (29 jours) ou « grand » (30 jours), car les mois lunaires réels, contrairement aux mois grégoriens, ne suivent aucun schéma fixe.

Les ingénieurs de Vacheron Constantin n’ont pas directement traduit ce système en laiton et en acier. Ils ont d’abord simulé toutes les irrégularités du calendrier sous forme d’algorithmes mathématiques, et ce n’est qu’ensuite qu’ils ont conçu un équivalent mécanique, ce qui revient à dire qu’ils ont dû penser comme des ingénieurs logiciels avant de pouvoir penser comme des horlogers. La montre affiche également la date du Nouvel An chinois traduite dans le calendrier grégorien, calibrée pour rester exacte jusqu’en l’an 2200 ; le propriétaire de la montre a reçu huit disques de rechange pour maintenir cet affichage particulier juste jusqu’à cette date.

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Détail du cadran du calendrier chinois : les troncs célestes, les branches terrestres et les symboles du yin et du yang. Photo: Vacheron Constantin
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"Avant de pouvoir penser comme des horlogers, les ingénieurs ont d’abord dû penser comme des ingénieurs logiciels."

Le Calendrier Agricole : le Rythme Propre du Soleil

Aux côtés du calendrier luni-solaire, la montre porte également un système bien plus ancien, le calendrier agricole. Celui-ci ignore totalement la lune et ne suit que la position du soleil dans le ciel, divisant l’année selon les intervalles réguliers que les paysans utilisent depuis des millénaires pour rythmer les semailles, les récoltes et le passage des saisons. Une aiguille solaire distincte sur le cadran marque les équinoxes et les solstices de ce calendrier.

Une Carte du Ciel et l’Horloge Propre des Étoiles

Sur la face astronomique se trouve une carte du ciel rotative, calibrée exactement pour le ciel au-dessus de Shanghai, un minuscule planétarium au poignet. À ses côtés figurent des affichages des heures et minutes sidérales. Le jour solaire ordinaire selon lequel nous vivons repose sur le fait que la Terre effectue un tour complet par rapport au soleil. Mais pendant qu’elle tourne sur elle-même, la Terre avance aussi sur son orbite, si bien qu’elle doit tourner un peu plus pour faire à nouveau face au soleil que pour faire face à une étoile lointaine, quasiment fixe. Cela signifie qu’une journée mesurée par rapport aux étoiles est plus courte d’environ quatre minutes qu’une journée mesurée par rapport au soleil. Ce « temps sidéral » est exactement celui qu’utilisent les astronomes pour calculer vers quelle étoile pointer leur télescope.

De part et d’autre du tourbillon se trouvent deux affichages en éventail indiquant les heures calculées de lever et de coucher du soleil à Shanghai, aux côtés d’aiguilles distinctes montrant la durée totale de ce jour et de cette nuit. Il existe aussi un affichage de l’équation du temps : une horloge ordinaire considère chaque jour comme durant exactement vingt-quatre heures, mais le vrai soleil, en raison de l’orbite elliptique de la Terre et de l’inclinaison de son axe, atteint le véritable midi un peu en avance ou un peu en retard selon la période de l’année, jusqu’à quatorze ou seize minutes d’écart. Une came de forme spécifique, à l’intérieur de la montre, retrace ce motif annuel d’avance et de retard, et vous indique, chaque jour, exactement de combien le vrai soleil est actuellement en avance ou en retard.

Enfin, il y a un affichage de phase de lune, mais pas un affichage ordinaire. La plupart des mécanismes de phase de lune approximent le cycle de 29,53 jours de la lune à l’aide d’un simple engrenage et dérivent d’un jour complet environ tous les deux ans et demi. La phase de lune de la Berkley affine cette approximation à un point tel qu’il lui faut 1 027 ans pour dériver d’un seul jour.

Saisir le Cinquième de Seconde : le Chronographe à Rattrapante

La face avant de la montre porte également un chronographe classique, précis au cinquième de seconde, construit sur une roue à colonnes avec embrayage horizontal, l’architecture de chronographe la plus ancienne et la plus fiable de l’horlogerie. Mais ce chronographe possède aussi une fonction rattrapante. Deux aiguilles des secondes, partageant le même pivot, démarrent ensemble ; une pression sur un poussoir déclenche une pince à ressort qui arrête instantanément la seconde aiguille pour que vous puissiez lire sa position, tandis que la première continue de courir en dessous, sans interruption. Une nouvelle pression sur le même poussoir fait revenir l’aiguille retenue en un instant rejoindre la première, la rattrapant exactement comme le décrit le verbe rattraper. Cela permet à une seule montre de chronométrer deux événements qui démarrent ensemble mais se terminent à des instants différents, comme deux coureurs dans une même course.

Une Porte Cachée : le Mécanisme d’Alarme

Le boîtier renferme un secret. Faites pivoter d’un quart de tour l’anneau situé au sommet de la montre, et une tige de remontoir cachée surgit de l’intérieur du boîtier : une couronne dédiée, appartenant entièrement au mécanisme d’alarme, qui remonte son propre barillet et son propre mécanisme de sonnerie, séparés du reste. L’alarme fonctionne sur sa propre énergie, totalement indépendante du mouvement principal, et dispose de son propre indicateur de réserve de marche. Vous pouvez la faire sonner simplement, sur un seul marteau et un seul timbre, ou la faire passer par le carillon Westminster complet de la montre, en mode grande ou petite sonnerie.

Berkley Grand Complication Case Description Diagram
Le diagramme technique officiel du boîtier : chaque poussoir, la couronne, et la tige de remontoir cachée de l’alarme. Photo: Vacheron Constantin

Comment une Montre Compte le Temps : le Carillon Westminster

Au cœur du mécanisme de sonnerie de la Berkley se trouve un système très ancien mais remarquablement ingénieux, que les horlogers appellent le râteau et la came en colimaçon. Une came en colimaçon est une petite came taillée en marches, comme un escalier ; la montre en porte trois, une pour l’heure, une pour la minute et une pour le quart, et toutes trois tournent en continu avec le rouage, si bien que leur position encode en permanence l’heure réelle. Une pression sur la tirette de sonnerie fait tomber trois leviers pointus, appelés râteaux, sur ces cames ; chaque râteau tombe jusqu’à rencontrer la marche actuelle de sa propre came, et la distance qu’il parcourt détermine exactement combien de fois son marteau frappera. Un mécanisme « tout ou rien » vérifie ensuite que chaque râteau est bien tombé complètement avant de libérer la sonnerie, si bien qu’une pression hésitante sur la tirette ne peut jamais produire une sonnerie confuse ou incomplète. Un régulateur rotatif, une petite hélice interne, cadence les coups de marteau qui en résultent afin qu’ils soient régulièrement espacés et clairement audibles, plutôt que de se confondre.

Un carillon Westminster ordinaire utilise quatre timbres et quatre marteaux. Pour la Berkley, Vacheron Constantin en a construit un système de cinq de chaque, que la maison décrit comme le mécanisme de sonnerie le plus complexe qu’elle ait jamais conçu. La montre peut sonner selon deux modes : en grande sonnerie, elle joue automatiquement la mélodie du quart et l’ensemble du compte des heures à chaque quart d’heure, à la manière d’un clocher d’église ; en petite sonnerie, elle ne joue que la mélodie du quart à chaque fois et ne sonne l’heure qu’une seule fois, au sommet de l’heure. La différence entre les deux modes tient à un petit levier bloqueur qui s’insère ou se retire du parcours du râteau des heures. À cela s’ajoute une répétition minutes qui sonne l’heure exacte à la demande, et un mode de silence nocturne qui coupe automatiquement toute sonnerie entre des heures choisies par le propriétaire, par exemple entre vingt-deux heures et huit heures du matin.

Berkley Grand Complication Front Description Diagram
Le diagramme technique officiel du cadran avant : les indications de l’alarme, du zodiaque chinois, du chronographe et de la sonnerie. Photo: Vacheron Constantin

L’Ingénierie Invisible : Trois Réserves de Marche, une Seule Couronne

Loger autant de fonctions dans un seul boîtier a un coût caché : la gestion de l’énergie. La Berkley porte trois indicateurs de réserve de marche entièrement distincts, l’un pour le rouage principal, l’un pour le mécanisme de sonnerie, et l’un pour l’alarme, de sorte que sonner l’heure ou régler l’alarme n’emprunte jamais la moindre seconde à la marche réelle de la montre. La gestion de tout cela passe par une seule couronne à trois positions distinctes : l’une pour remonter les barillets de la sonnerie et du rouage principal, l’une pour corriger la carte du ciel et régler l’heure de l’alarme, et l’une pour régler l’heure elle-même, une petite fenêtre sur le boîtier indiquant d’un coup d’œil laquelle de ces trois positions est actuellement engagée.

Berkley Grand Complication Movement Layers
Quatre des platines superposées du mouvement : la Berkley est construite comme un empilement de modules distincts, l’un sur l’autre. Photo: Vacheron Constantin

Conclusion : Deux Civilisations dans une Seule Poche

La véritable réussite de la Berkley Grand Complication ne tient à aucune de ses complications prise isolément, mais au fait que ses soixante-trois complications cohabitent toutes dans le même boîtier de 98 millimètres sans jamais interférer les unes avec les autres. Sur une face, elle porte le calendrier solaire occidental et un chronographe assez précis pour saisir le cinquième de seconde. Sur l’autre, elle porte un calendrier luni-solaire chinois vieux de plusieurs millénaires, ainsi que les étoiles exactes, le lever et le coucher du soleil au-dessus de la ville de Shanghai. Onze années de travail, par une équipe de trois horlogers, pour loger dans une seule poche la compréhension du ciel et du temps de deux civilisations entières.

Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Temmuz 4, 2026
Read Time 13 min read
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