format_quote"Depuis que Louis Moinet dessina le premier chronographe en 1816, l’humanité a enfermé le temps dans une seule ligne droite : lancer, arrêter, remettre à zéro. Or la vie, dans cet univers, n’a jamais tenu sur une seule file. Lorsque Stephen McDonnell, génial architecte horloger nord-irlandais, s’est assis devant son tableau blanc, il a posé la question qui allait briser deux siècles d’entraves : « Et si nous pouvions gouverner le temps dans deux univers parallèles à la fois ? »"
PREMIÈRE PARTIE : L’AIGUILLAGE D’UN ESPRIT DE BELFAST
Seul dans son atelier, au fil des soirées brumeuses d’Irlande du Nord, Stephen McDonnell voulait résoudre la plus grande contradiction de la haute horlogerie traditionnelle.
Même un chronographe à rattrapante ne sait mesurer que deux événements partis au même instant. Mais si deux coureurs s’élancent à quelques secondes d’écart ? Et s’il faut chronométrer un relais, où l’un termine à la seconde exacte où l’autre démarre ?
Dans le calibre qu’il a développé pour MB&F et Max Büsser, McDonnell a installé à neuf heures un commutateur binaire qu’il a baptisé Twinverter. Tel un aiguilleur de chemin de fer, ce mécanisme lie d’un seul geste le sort de deux chronographes parfaitement indépendants.
McDonnell ne découvrait pas la maison en construisant ce moteur. C’est lui qui avait écrit, dès 2015, la grammaire mécanique de la Legacy Machine Perpetual, ce mouvement qui calcule réellement la durée de chaque mois au lieu de l’escamoter. La Sequential est le vingtième calibre de MB&F et son premier chronographe. L’année de son lancement, en 2022, elle a remporté l’Aiguille d’Or du GPHG, la plus haute distinction de l’horlogerie : la revendication d’une première n’était donc pas seulement celle de la marque.
DEUXIÈME PARTIE : LE TWINVERTER ET LES DIMENSIONS PARALLÈLES DU TEMPS
Ce mécanisme, intimidant dans la langue de l’horlogerie classique, devient limpide dès qu’on le rapporte à des scènes ordinaires :
L’analogie du relais (Lap Timer / mode séquentiel)
Que se passe-t-il sur la piste ? Dans un 4x100 mètres, le deuxième relayeur doit s’élancer à la milliseconde même où le premier franchit la ligne.
La magie mécanique : à l’instant où l’on presse le Twinverter, le premier chronographe s’arrête sans la moindre hésitation et scelle le temps du tour ; dans la même fraction de seconde, le second part de zéro. Pas un instant du flux du temps n’est perdu.
L’analogie de la pendule d’échecs (Chess Timer / mode cumulatif)
Que se passe-t-il devant l’échiquier ? Deux maîtres jouent. Lorsque le joueur A avance sa pièce et frappe le bouton, son propre temps s’arrête et celui de son adversaire démarre.
La magie mécanique : le Twinverter place les deux chronographes indépendants dans des états contraires. L’un tourne pendant que l’autre attend ; chaque pression inverse aussitôt les rôles.
L’analogie des deux couloirs (mode simultané)
Que se passe-t-il au départ ? Deux athlètes s’élancent dans des couloirs différents au même coup de pistolet.
La magie mécanique : plutôt que de tenter d’enfoncer à deux doigts les poussoirs de gauche et de droite, on presse le Twinverter. Les deux mécanismes partent de zéro en parfaite synchronisation. Celui qui franchit la ligne le premier voit son chronographe arrêté séparément, par son propre poussoir.
L’analogie des deux univers (mode indépendant)
Que se passe-t-il dans la cuisine ? Vous voulez minuter le plat au four tout en surveillant l’infusion du café à côté.
La magie mécanique : les deux chronographes se lancent et s’arrêtent à des instants totalement distincts, comme deux univers qui s’ignorent sur un même cadran.
L’analogie du point de virage (mode flyback)
Que se passe-t-il dans le cockpit ? À chaque point de virage de son plan de vol, le pilote doit reprendre le compte à zéro. Si arrêter, remettre à zéro et relancer font trois gestes, cela fait aussi trois occasions de se tromper.
La magie mécanique : avec la fonction flyback ajoutée au boîtier EVO en 2026, il suffit d’appuyer sur le poussoir de remise à zéro, à huit ou à quatre heures, chronographe en marche. L’aiguille revient à zéro en un éclair et repart aussitôt. Rien d’un rajout tardif : le prototype initial de McDonnell prévoyait déjà le flyback, et les réserves nécessaires avaient été ménagées dans l’EVO de 2022. Quatre ans plus tard, ces réserves ont été comblées.
format_quote"Les deux chronographes se lancent et s’arrêtent à des instants totalement distincts, comme deux univers qui s’ignorent sur un même cadran."
TROISIÈME PARTIE : LA PHYSIQUE ET L’INGÉNIERIE
FlexRing : un amortisseur dans une cage d’acier
L’immense balancier de 14 mm suspendu au-dessus du cadran est d’une extrême délicatesse. Stephen McDonnell a glissé entre le mouvement et le boîtier, de zirconium ou de titane, un amortisseur annulaire monobloc en acier inoxydable qu’il a nommé FlexRing. À la manière de la suspension d’une belle automobile, il absorbe les chocs venus de l’extérieur ; joint à une étanchéité de 80 mètres, il donne à ce chef-d’œuvre de haute horlogerie la robustesse d’une montre de sport.
La finesse du FlexRing tient à sa matière. Là où la plupart des protections modernes recourent aux polymères ou aux composites de carbone, MB&F usine une seule pièce d’acier pour qu’elle se comporte comme un ressort : l’anneau fléchit latéralement et verticalement, forme un coussin entre la boîte et le mouvement, et met une matière traditionnelle au service d’une fonction résolument contemporaine.
Deux roues à colonnes et l’équilibre des forces
Lorsqu’un chronographe classique est enclenché, une charge supplémentaire pèse sur le balancier, cœur du mouvement, et la précision en pâtit. En adoptant deux roues à colonnes associées à des embrayages verticaux, McDonnell a empêché toute perte d’amplitude, même lorsque les deux chronographes tournent ensemble.
Des chiffres, pour fixer les idées : sur un chronographe ordinaire, l’amplitude du balancier chute de vingt à trente degrés au départ de la trotteuse, puis d’autant lorsque le compteur des minutes saute. McDonnell a monté les axes d’embrayage sur des paliers rubis intérieurs et fait tomber le frottement au point d’annuler cette chute. Le résultat : une montre qui marche du même pas, chronographes en action ou au repos.
QUATRIÈME PARTIE : LA FICHE TECHNIQUE
Architecte principal : Stephen McDonnell et MB&F.
Innovation centrale : deux chronographes flyback parfaitement indépendants dans un seul calibre, gouvernés par le commutateur logique binaire Twinverter.
Modes de chronométrage : lap timer (relais), chess timer (cumulatif), simultané (rattrapante), indépendant et, depuis 2026, flyback.
Amortissement : absorbeur annulaire monobloc FlexRing en acier inoxydable.
Boîtier : la version 2026 photographiée ici, la LM Sequential Flyback EVO, associe un boîtier en titane grade 5 à une plaque de cadran aigue-marine ; la LM Sequential EVO de 2022 se présentait en zirconium avec une plaque atomic orange ou coal black.
Étanchéité : 80 mètres, couronne vissée et bracelet caoutchouc blanc intégré.
Balancier et fréquence : balancier de 14 mm suspendu au-dessus du cadran, à vis de réglage et spiral Breguet ; 3 Hz (21 600 alt/h).
Remontage et énergie : remontage manuel à double barillet ; 72 heures de réserve de marche, indiquée au dos du mouvement.
Composants : 621 pièces et 63 rubis (585 pièces et 59 rubis sur la version de 2022).
Distinction : Aiguille d’Or du GPHG 2022, la plus haute récompense de l’horlogerie.
Prix : 168 000 francs suisses, hors taxes.
Par l’intelligence analytique de Stephen McDonnell et la vision à contre-courant de Max Büsser, la MB&F LM Sequential EVO a fait passer l’horlogerie de l’acte de « regarder le temps » à l’art de « gouverner le temps ». Battant au-dessus de sa plaque vert d’eau, l’énorme balancier de 14 mm est un monument mécanique qui prouve, seconde après seconde, que le temps ne se réduit pas à une ligne droite.
format_quote"Elle a fait passer l’horlogerie de l’acte de regarder le temps à l’art de gouverner le temps."
Hasan Bekmezci