format_quote"Pour cartographier un lieu, il suffit de savoir deux choses : quelle distance on a parcourue et dans quelle direction. Inō Tadataka a commencé à réunir ces deux données à cinquante-cinq ans, et il a marché dix-sept ans, après avoir fait de la longueur de son propre pas une unité de mesure."
PREMIÈRE PARTIE : VERS LE NORD, DEPUIS FUKAGAWA
Inō Tadataka n’est pas né savant. Adopté par une famille de Sawara qui brassait le saké et négociait le riz, il développa l’affaire, nourrit sa ville pendant les années de disette, puis, à quarante-neuf ans, remit le tout à son fils et s’installa à Edo. Là, il frappa à la porte d’un maître de dix-neuf ans son cadet pour étudier l’astronomie et le calcul du calendrier. Ce qu’il voulait apprendre paraît modeste aujourd’hui : quelle longueur, à la surface de la terre, représente un degré de latitude ?
Y répondre exigeait une longue ligne nord-sud. En juin 1800, à cinquante-cinq ans, il quitta le quartier de Fukagawa avec une petite équipe et prit la route du nord, vers Ezo. C’était le premier pas d’une marche de dix-sept ans, répartie en dix expéditions. La distance totale atteignit quarante-trois mille sept cents kilomètres.
Avant de partir, son premier geste fut de mesurer son propre pas. Il parcourut plusieurs fois une ligne de longueur connue, compta ses enjambées, recommença fatigué puis reposé, et finit par transformer sa propre foulée en une unité fixe.
« Pourquoi le pas plutôt que la corde ? » demanda son jeune assistant au premier relais.
« Nous nous servirons aussi de la corde, répondit Tadataka. En terrain plat et dégagé, nous mesurons à la chaîne. Mais un littoral n’est pas plat. On n’étend pas une corde sur des rochers, on ne la tend pas au-dessus d’un marais. Là, le seul instrument qui nous reste, c’est ma jambe. Ce qui rend un instrument digne de confiance, ce n’est pas qu’il soit parfait, c’est que son erreur soit connue. »
format_quote"Ce qui rend un instrument digne de confiance, ce n’est pas qu’il soit parfait, c’est que son erreur soit connue."
La distance ne suffisait pas. Chaque segment mesuré réclamait aussi un cap, et ils portaient pour cela une boussole à aiguille aimantée. Mais la boussole seule ne suffisait pas davantage : les petites erreurs s’additionnent sur des centaines de kilomètres jusqu’à former une dérive considérable. Aussi, par chaque nuit claire, Tadataka s’arrêtait, mesurait la hauteur des étoiles au-dessus de l’horizon et lisait dans le ciel la latitude du point où il se trouvait. Ce qu’il mesurait le jour, il le vérifiait la nuit.
« Nous marchons donc le jour et nous corrigeons la nuit », dit l’assistant.
« Non, répondit le vieil homme. Le jour, nous estimons ; la nuit, nous mesurons. Si nous n’écrivons pas l’écart entre les deux, nous n’aurons pas une carte dans dix-sept ans. Nous aurons un récit. »
Tadataka mourut en 1818, à soixante-treize ans, sans voir la carte achevée. Ses élèves et les fonctionnaires du bureau d’astronomie poursuivirent le travail trois années encore, et la carte complète du Japon fut remise en 1821. Les relevés étaient si justes que ces planches restèrent en usage jusque tard dans l’ère moderne.
DEUXIÈME PARTIE : LA RACINE DE MUSASHINO
Dans la plaine de Musashino que traversaient les expéditions de Tadataka, à l’ouest du Tokyo actuel, on cultivait champ après champ une plante basse à petites fleurs blanches : le murasaki, Lithospermum erythrorhizon. Le mot japonais qui désigne le violet vient du nom de cette plante. Toute sa valeur tient dans les racines, arrachées à l’automne, séchées des mois durant, broyées puis préparées en teinture.
Si le violet coûtait cher, ce n’était pas par rareté mais par labeur. La couleur ne se fixe pas en un seul bain ; la soie, mordancée au lessif de cendres, y retourne encore et encore, et chaque passage assombrit la teinte d’un degré. Dans le système de rangs institué au début du septième siècle, le violet revenait au degré le plus élevé et comptait parmi les nuances fermées à l’usage commun. À l’époque d’Edo, les violets de la ville tiraient sur le bleu, ceux de Kyoto sur le rouge. Avec le temps, cette nuance bleutée devint la signature d’une ville : l’Edo murasaki.
Seiko est née d’une boutique ouverte à Ginza en 1881 et a eu 145 ans en 2026. Six éditions limitées ont été préparées pour l’occasion, et cette couleur est ce qu’elles ont en commun. L’Alpinist est l’une d’elles.
TROISIÈME PARTIE : UNE BOUTIQUE AU PIED DE LA MONTAGNE
Une petite horlogerie au pied des Yatsugatake. Nozomi est guide de montagne ; Kurihara tient le même comptoir depuis trente ans. Une Alpinist à cadran violet est posée en vitrine.
« Pourquoi appelle-t-on cela une montre de montagne ? demande Nozomi. Il n’y a ni altimètre ni baromètre dessus. »
« Parce que la première Alpinist date de 1959, et que personne n’avait de baromètre à l’époque, répond Kurihara. La Laurel Alpinist fut la première montre de sport de Seiko. Elle était faite pour ceux qui montaient en montagne au Japon, sans véritable équipement. Ce qu’ils attendaient d’une montre tenait en trois phrases : qu’elle ne casse pas si elle tombe, qu’elle ne s’arrête pas quand on transpire, qu’elle se lise dans le noir. Toute l’histoire de l’Alpinist tourne autour de cela. La lunette-boussole est venue bien plus tard, avec la génération de 1995, et cette montre appartient à cette lignée. »
Nozomi fait tourner l’anneau. La seconde couronne, à quatre heures, entraîne le cercle extérieur du cadran.
« Cet anneau n’est pas magnétique ? »
« Non, dit Kurihara. L’anneau n’est qu’une échelle. Le cap se prend au ciel, pas à la montre. Dans l’hémisphère nord, tenez la montre à plat et pointez l’aiguille des heures vers le soleil. Le milieu exact de l’angle formé entre cette aiguille et le 12 du cadran indique le sud. Vous tournez alors l’anneau pour y amener le S, et tous les caps sont sur le cadran. Pour cela, il ne vous faut pas une boussole, il vous faut une aiguille des heures que l’on puisse lire correctement. »
« Et par temps couvert ? »
« Par temps couvert, cela ne fonctionne pas. Mais une fois le cap trouvé et l’anneau bloqué, ce cap reste sur le cadran même quand la brume tombe. Tadataka faisait de même : il vérifiait à l’étoile, la nuit, le cap relevé le jour, puis il notait la correction. Le travail d’un instrument, c’est la mémoire. »
format_quote"Le cap se prend au ciel, pas à la montre. Le travail d’un instrument, c’est la mémoire."
« Qu’y a-t-il à l’intérieur ? » demande Nozomi.
« Un 6R55, dit Kurihara. Automatique, mais on peut aussi le remonter à la main. Vingt-quatre rubis, soixante-douze heures de réserve de marche. La marche quotidienne est annoncée entre plus vingt-cinq et moins quinze secondes. Il y a arrêt de la seconde : on tire la couronne, la trotteuse se fige, et l’on met la montre à l’heure à la seconde près sur une référence. Trois jours de réserve, en montagne, c’est un vrai confort. Vous la retirez le vendredi soir, vous la remettez le dimanche soir, elle marche encore. »
« Et le boîtier ? »
« Trente-neuf millimètres et demi de diamètre, douze virgule sept d’épaisseur, quarante-six virgule quatre d’entrecorne. Acier revêtu d’un traitement durcissant que Seiko emploie depuis longtemps ; il n’abolit pas les rayures, mais la différence se voit dès le premier frottement contre le rocher. Vingt bars, soit deux cents mètres. Résistance magnétique de 4 800 A/m. Le saphir est traité antireflet à l’intérieur et porte une loupe au-dessus de la date. Le fond se visse et reste transparent : on regarde le mouvement travailler. »
« Un bracelet de cuir, pour la montagne, ce n’est pas étrange ? »
Kurihara rit. « Ce n’est pas une montre d’expédition, c’est une montre d’anniversaire. Vingt millimètres, veau façon crocodile, coutures violettes, fermoir triple déployant à poussoir. Il en sera fait sept mille. Si vous l’emmenez là-haut, changez le bracelet ; le boîtier, lui, est prêt. »
QUATRIÈME PARTIE : LA FICHE TECHNIQUE
Modèle : Seiko Prospex Alpinist, référence HBC006 (HBC006J1).
Édition limitée : Seiko 145th Anniversary Limited Edition, 7 000 pièces ; mention LIMITED EDITION au fond.
Mouvement : calibre 6R55, automatique à remontage manuel additionnel ; 24 rubis, environ 72 heures de réserve de marche, marche quotidienne +25 / -15 secondes, arrêt de la seconde.
Boîtier : acier inoxydable à revêtement durcissant ; 39,5 mm de diamètre, 12,7 mm d’épaisseur, 46,4 mm d’entrecorne.
Verre : saphir traité antireflet sur la face interne, avec loupe au-dessus du guichet de date.
Cadran : cadran soleillé violet d’Edo ; inscriptions Seiko et Alpinist dorées, trotteuse dorée ; chiffres arabes alternant avec des index en coin ; LumiBrite sur les aiguilles et les index.
Boussole : anneau-boussole interne gradué sur 360 degrés, entraîné par la seconde couronne à quatre heures.
Résistance : étanchéité 20 bars (200 mètres), résistance magnétique 4 800 A/m, fond vissé et transparent, couronne vissée.
Bracelet : veau façon crocodile de 20 mm, coutures violettes, fermoir triple déployant à poussoir.
Disponibilité : octobre 2026, environ 900 dollars américains / 980 euros.
Lorsque la carte de Tadataka fut achevée, aucun de ceux qui la regardaient ne voyait quarante-trois mille kilomètres. Ils voyaient un trait de côte. C’est là tout le métier d’un instrument : réduire une somme de travail énorme à une seule marque lisible. Cette Alpinist, achevée par un horloger de 145 ans dans la couleur tirée de la racine d’une plante, fait la même chose : elle loge deux questions, à quelle distance et dans quelle direction, dans un cercle de trente-neuf millimètres et demi.
format_quote"C’est là tout le métier d’un instrument : réduire une somme de travail énorme à une seule marque lisible."
Hasan Bekmezci