Demandez quelle pièce travaille le plus dans une montre et la réponse est le ressort de balancier. Il s'ouvre et se referme trois fois par seconde, plus de deux cent cinquante-neuf mille fois par jour. Quatre-vingt-quinze millions de fois par an. Et tout le problème est là : chaque ouverture et fermeture doit prendre exactement la même durée.
Depuis deux cents ans, ce ressort est fabriqué de la même manière dans presque toute l'industrie : en spirale plate. Comme une coquille d'escargot posée sur une assiette, il s'enroule vers l'intérieur dans un seul plan. Cette forme se fabrique, se règle et coûte peu. Mais elle n'est pas parfaite.
La montre que nous avons devant nous supprime ce défaut en redressant le ressort au lieu de le coucher. La H. Moser & Cie. Pioneer Cylindrical Tourbillon Skeleton, référence 3811-1200.
Le problème du ressort : pourquoi une spirale plate ne suffit pas
Le balancier et son ressort sont l'équivalent du pendule dans une montre-bracelet. Le ressort ramène le balancier, le balancier tend le ressort, les deux oscillent ensemble, et la durée de cette oscillation est la précision de la montre. Le travail du ressort est de tenir cette durée constante.
Un ressort en spirale plate a deux problèmes structurels.
Le premier est le déplacement du centre. Quand le ressort respire, c'est-à-dire quand il s'ouvre et se referme, les spires ne se répartissent pas uniformément sur tout le tour ; elles se serrent d'un côté et se relâchent de l'autre. La conséquence est celle-ci : le centre de gravité du ressort se déplace par rapport à l'axe du balancier à chaque oscillation. Un centre de gravité qui se déplace, cela signifie que la gravité charge le ressort de façon asymétrique. Posez la montre à plat sur une table et elle marche à une cadence ; tenez-la verticale au poignet et elle marche à une autre.
Le second est l'isochronisme. L'idéal d'un ressort est de prendre le même temps quelle que soit l'amplitude de son ouverture. Cette propriété s'appelle l'isochronisme et, en pratique, elle n'est jamais pleinement atteinte. Ressort de barillet armé à fond, le balancier oscille avec une large amplitude ; à mesure que le barillet se vide, l'amplitude se réduit. Dans une spirale plate, quand l'amplitude se réduit, la période se décale légèrement aussi. Autrement dit, la montre ne marche pas à la même cadence le premier jour et le dernier.
Les deux problèmes viennent de la même source : le ressort est enroulé dans un seul plan, et ce plan n'est pas symétrique.
format_quote"Le centre de gravité du ressort se déplace à chaque oscillation. Cela signifie que la gravité charge le ressort de façon asymétrique."
La demi-solution de Breguet et la solution entière des marins
Le premier à s'être attaqué sérieusement à ce problème fut Abraham-Louis Breguet. La solution qu'il trouva vers 1795 porte encore son nom aujourd'hui : une courbe terminale qui soulève la spire extérieure au-dessus du plan du ressort par un pont et la recourbe vers l'intérieur. Ce seul geste rend la respiration du ressort bien plus concentrique. La courbe Breguet est une invention, et deux cent trente ans plus tard elle sert encore dans les meilleures montres. Mais c'est une demi-solution ; le ressort reste dans un seul plan et la symétrie n'est pas complète.
La solution entière est venue d'ailleurs : de la mer.
Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, le seul moyen pour un navire de trouver sa longitude était d'embarquer un chronomètre portant sans faute l'heure de Greenwich. Ces chronomètres étaient des instruments qui roulaient dans la houle, chauffaient et refroidissaient, devaient marcher des mois et n'avaient aucune tolérance à perdre ; une erreur de quelques secondes par jour devenait, des semaines plus tard, une erreur de position mesurée en kilomètres. C'est pourquoi les fabricants de chronomètres de marine ont abandonné la spirale plate et enroulé le ressort en hélice parallèle à l'axe du balancier, c'est-à-dire en cylindre d'acier à ressort.
La supériorité du ressort cylindrique est géométriquement évidente. Le ressort est désormais symétrique autour de l'axe dans toutes les directions ; en s'ouvrant et se refermant, il se contracte et se dilate uniformément vers son centre. Le centre de gravité reste sur l'axe et ne bouge pas. Et avec des courbes terminales aux deux extrémités, l'isochronisme s'améliore nettement aussi ; Moser le résume dans ses propres termes : la période d'oscillation reste constante indépendamment de l'amplitude.
Ce qui se tient donc à l'intérieur de cette montre n'est pas une innovation mais une restitution. La solution du chronomètre de marine a été portée dans une montre-bracelet de quarante-deux millimètres.
format_quote"Ce qui se tient dans cette montre n'est pas une innovation mais une restitution. La solution du chronomètre de marine a été portée au poignet."
Le prix du ressort cylindrique
Si le ressort cylindrique est si bon, pourquoi n'est-il pas dans toutes les montres ?
Parce que le prix est lourd, et ce prix comporte trois postes.
Le premier est la hauteur. Une spirale plate est aussi mince que du papier ; un ressort cylindrique exige de la place verticale. Cette seule exigence change toute l'architecture du mouvement. C'est exactement pour cela que le calibre HMC 811 est conçu en trois dimensions : trente-quatre millimètres de diamètre mais cinq millimètres et demi de hauteur, et le plan du cadran n'est pas une couche unique. La glace saphir bombée sur le boîtier n'est pas non plus un choix esthétique ; c'est une nécessité imposée par le ressort. La hauteur du boîtier dépasse donc les mesures habituelles d'une montre-bracelet.
Le second est la difficulté de fabrication. Enrouler un ressort cylindrique, le recuire, former ses deux courbes terminales à la main et l'apparier au balancier prend bien plus longtemps qu'une spirale plate. Aujourd'hui, ce travail ne peut être fait que dans un nombre d'ateliers suisses qui se compte sur les doigts d'une main.
Le troisième est la fragilité. Un ressort long, fin et dressé est plus exposé aux chocs qu'une spirale plate. C'est pourquoi les montres à ressort cylindrique restent d'ordinaire dans des boîtiers classiques et tranquilles. Ce que Moser a fait ici est exactement l'inverse : la marque a mis ce ressort dans la Pioneer, c'est-à-dire dans sa collection sportive. Boîtier en acier, étanchéité à douze atmosphères, couronne protégée. Autrement dit, cette pièce n'est pas un objet de vitrine mais une solution de chronomètre de marine conçue pour être portée.
Une maison qui fabrique ses propres ressorts
Voici une chose que très peu de marques de l'industrie peuvent dire : H. Moser & Cie. fabrique ses propres ressorts de balancier.
C'est une phrase plus grande qu'elle n'en a l'air. Le ressort de balancier est la pièce la plus difficile à produire d'une montre mécanique ; son alliage, sa section, son nombre de spires et son traitement thermique décident directement de la précision. L'écrasante majorité de l'industrie achète cette pièce et a dépendu pendant des décennies d'un fournisseur unique. Moser fabrique ses ressorts chez Precision Engineering AG, la société sœur au sein du groupe ; le nom Straumann que portent ces ressorts appartient à la même tradition. Et c'est là précisément la condition pour pouvoir faire en série une pièce comme un ressort cylindrique : on ne peut produire ce qu'on ne peut pas commander à l'extérieur que si l'on sait le faire soi-même.
L'atelier se trouve à Neuhausen am Rheinfall, sur la rive des chutes du Rhin. Cette adresse n'est pas un hasard. Le fondateur de la marque, Heinrich Moser, a commencé dans l'horlogerie à Saint-Pétersbourg en 1828, y a bâti une grande fortune, et lorsqu'il est revenu dans sa Schaffhouse natale, il a investi son argent dans l'eau : il a construit un barrage et une centrale hydraulique sur le Rhin et alimenté l'industrie de la région en énergie. L'histoire de la marque est donc autant celle d'un ingénieur que celle d'un horloger.
La société s'est disloquée au milieu du vingtième siècle et le nom a été relevé en 2005. En 2012, la famille Meylan l'a reprise ; Edouard Meylan est à sa tête depuis. Le Moser d'aujourd'hui n'est pas grand ; il fabrique environ deux mille montres par an. Ce chiffre n'est pas une plainte mais un choix.
Le tourbillon volant : une seconde attaque contre le même problème
À six heures se tient un tourbillon volant d'une minute. Et la vraie question est de savoir pourquoi un tourbillon se trouve dans la même phrase qu'un ressort cylindrique.
La logique du tourbillon est celle-ci : on place le balancier et son échappement dans une cage et on fait tourner lentement toute la cage. Ainsi l'erreur que la gravité apporte depuis une direction donnée se répartit sur toutes les directions à mesure que la cage tourne, et se moyenne. Un tourbillon ne supprime pas l'erreur ; il la moyenne.
Le ressort cylindrique fait autre chose : il réduit la source de l'erreur. Un ressort dont le centre de gravité ne bouge pas est déjà moins sensible à la gravité.
Quand les deux se rejoignent, deux stratégies différentes visent la même cible : l'une réduit le problème à sa source, l'autre répartit ce qui reste. C'est une honnêteté d'ingénieur rare en horlogerie, car la plupart des marques vendent le tourbillon comme une solution alors que le tourbillon est en fait une compensation.
La cage est volante, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de pont au-dessus ; elle est soutenue d'un seul côté et paraît tenir en l'air. Cela a aussi son prix : un palier d'un seul côté demande un réglage plus fin qu'un palier des deux côtés. Mais la récompense, c'est que la cage, et le ressort cylindrique qu'elle contient, se voient de profil. Dans cette montre, cette vue est le cadran lui-même.
format_quote"Un tourbillon ne supprime pas l'erreur, il la moyenne. Le ressort cylindrique réduit la source de l'erreur. Deux stratégies pour une seule cible."
Le silence du cadran : fumé, Globolight et un dessin non signé
Le dessin de cette montre porte l'entêtement le plus connu de la marque : il y est écrit le moins de choses possible. Pendant des années, Moser a retiré du cadran jusqu'à son propre logo, et non par coup d'éclat mais par principe ; la question de savoir ce qu'un nom sauve si la pièce n'est pas reconnaissable par elle-même est devenue la signature de la marque.
Ici, le cadran n'est d'ailleurs pas vraiment un cadran. À douze heures se trouve un petit compteur bombé, et lui seul indique les heures et les minutes. Le reste de la surface est mouvement : platine et ponts squelettés en finition anthracite, avec les rouages visibles en dessous.
La couleur de ce petit cadran est Funky Blue fumé. Le fumé est un dégradé qui s'assombrit du centre vers le bord, obtenu non pas à la peinture mais par un procédé pulvérisé sur le cadran en couches ; les bords descendent presque au noir. Qu'il soit bombé est aussi un choix : la lumière ne se rassemble pas en un point sur un dôme, elle se répand sur la surface, si bien que le dégradé change quand la montre bouge.
Les index sont faits d'une matière inhabituelle dans l'industrie. Moser les appelle Globolight : des blocs tridimensionnels d'une matière à base de céramique dans laquelle a été mélangée une substance qui emmagasine la lumière. Un lume classique est une couche appliquée sur un cadran et il s'amincit avec le temps. Le Globolight n'est pas une couche mais un corps solide ; il est découpé, mis en forme et posé sur le cadran. Ce qui apparaît dans l'obscurité n'est donc pas un trait fin mais des blocs verts qui ont du volume.
Et la seule inscription au milieu du cadran est la signature manuscrite de la marque : H. Moser & Cie.
Le fond de boîte et la fiche technique
Le fond est en saphir et montre l'autre visage du mouvement squeletté. Platine et ponts sont en finition anthracite, et la masse oscillante posée dessus est en or et squelettée elle-même ; sur ce fond sombre, elle se tient comme une croix dorée. Le système de remontage est à cliquets bidirectionnels, c'est-à-dire qu'il remonte dans quelque sens que vous balanciez le bras.
La fiche technique se lit ainsi. Boîtier en acier, quarante-deux virgule huit millimètres de diamètre, étanche à douze atmosphères. Calibre HMC 811 : automatique, entièrement squeletté, tridimensionnel, trente-quatre millimètres de diamètre, cinq millimètres et demi de hauteur, vingt et un mille six cents alternances par heure, soit trois cycles par seconde, vingt-huit rubis. Ressort de balancier cylindrique et tourbillon volant d'une minute à six heures. Réserve de marche de soixante-douze heures. Bracelet alligator. Prix catalogue soixante-dix-neuf mille francs suisses, hors taxes.
Et maintenant une note honnête. Dans une montre-bracelet, le gain pratique qu'apporte au quotidien un ressort cylindrique face à une spirale plate bien faite est faible. Un ressort plat moderne, correctement réglé, tient déjà dans quelques secondes par jour. Le véritable rendement du ressort cylindrique ne se trouve pas dans les chiffres de laboratoire mais à deux autres endroits.
Le premier est l'honnêteté d'ingénieur : une marque qui choisit la voie la plus chère et la plus difficile uniquement parce que cette voie est juste. Le second est le spectacle : ce ressort se regarde travailler. Une spirale plate vue de dessus paraît immobile ; un ressort cylindrique vu de profil respire comme un accordéon. Trois fois par seconde. Une fois que vous avez vu cela, vous n'avez plus besoin de chercher sur un cadran autre chose que l'heure et la minute.
Clôture
Pendant deux cents ans, l'horlogerie a transformé le fait de coucher le ressort de balancier d'une nécessité en une tradition. C'était peu coûteux, c'était facile, c'était assez bon. Et comme tout ce qui est assez bon, cela a arrêté la réflexion.
La Pioneer Cylindrical Tourbillon Skeleton refuse cette pause. Elle redresse le ressort, reconstruit le mouvement autour de cette décision, fait la glace bombée pour lui, rehausse le boîtier pour lui, puis, au lieu de cacher tout cet agencement, le met là où devrait être le cadran.
Ce que vous lisez au poignet se réduit aux heures et aux minutes. Mais ce que vous voyez, c'est une solution trouvée il y a deux cents ans pour ne pas se perdre en mer, qui respire encore, trois fois par seconde.