L'Enfant d'une Vallée sous la Neige
Dans l'un des coins les plus froids et les plus reculés de Suisse, caché dans un pli des montagnes du Jura, s'étend une longue vallée enneigée : la Vallée de Joux. Les hivers y durent des mois ; le lac gèle, les champs disparaissent sous la neige. Il y a des siècles, les paysans de cette vallée commencèrent à passer ces longs mois d'hiver, où ils ne pouvaient travailler la terre, dans les combles de leurs fermes, à fabriquer les mouvements horlogers les plus complexes du monde. Avec le temps, cette vallée devint le berceau de la haute horlogerie, des complications les plus exigeantes.
C'est ainsi qu'en 1948, dans la ville même au coeur de cette vallée, Le Sentier, naquit Philippe Dufour. Il commença son apprentissage à l'école d'horlogerie de cette même ville ; nul ne savait alors que ce garçon serait un jour appelé 'le plus grand horloger vivant'.
Non pas une Supernova, mais une Kilonova
Songez à la manière dont naît la matière dans l'univers. Les étoiles cuisent paisiblement en leur coeur les éléments jusqu'au fer. Pour les plus lourds, il faut la mort d'une étoile, une supernova. Mais pour certains matériaux, l'or, le platine et les terres rares les plus précieuses, même une supernova ne suffit pas ; ils ne naissent que dans cet événement inimaginable, rarement observé dans l'univers, où deux étoiles mortes, deux étoiles à neutrons, entrent en collision : la kilonova.
L'horlogerie est ainsi. À chaque génération naissent quelques maîtres brillants, chacun telle une supernova. Mais Philippe Dufour n'est pas une supernova, il est une kilonova : une collision cosmique, rencontrée une seule fois par époque, qui crée la matière la plus rare de toutes, l'artisanat le plus pur. Pourquoi ? Parce que Dufour a pris tout ce qu'il avait appris, en travaillant chez Jaeger-LeCoultre, en fabriquant des mécanismes à sonnerie complexes pour Audemars Piguet, en restaurant même un temps des pendules anciennes dans les Caraïbes, et qu'en 1992 il accomplit ce que l'on croyait impossible : pour la première fois de l'histoire, il logea la plus magnifique des complications à sonnerie, jadis réservée aux montres de poche, la Grande et Petite Sonnerie, dans une montre-bracelet. Il créa ensuite, en 1996, la Duality à deux balanciers, et en 2000 la Simplicity, une montre qui n'indique que l'heure mais qui, par sa finition, donna une leçon à toute une industrie.
L'Angle Rentrant qu'Aucune Machine ne Peut Faire
Ce qui fait de Dufour une légende, ce sont moins ses complications que la finition obsessionnelle qu'il prodigue là où personne ne la verra jamais. Le bord de chaque pièce d'acier du mouvement est chanfreiné à 45 degrés par une technique appelée anglage, et poli à la main jusqu'à briller comme un miroir. Mais la véritable épreuve, ce sont les angles rentrants : le coin vif où une pièce s'incurve vers l'intérieur. Une machine, travaillant avec un outil rotatif, ne peut jamais tailler ce coin intérieur vif ; seule la main d'un homme, au prix d'heures de patience, peut le créer. Cet angle rentrant est la preuve infaillible qu'une pièce a vraiment été terminée à la main, et c'est la signature de Dufour.
À cela s'ajoutent le polissage noir (polir l'acier jusqu'à ce que, sous un certain angle, il paraisse d'un noir profond), les côtes de Genève tirées à la main et les fonds grenés. Dufour travaille presque seul dans son modeste atelier du Sentier, et depuis des années il crie à toute l'industrie : cet artisanat manuel se meurt, protégez-le. Aujourd'hui, tous les grands maîtres vivants, de Journe à Voutilainen, mesurent secrètement leur propre travail à une seule aune : celle de Dufour.
L'Everest des Complications : la Grande et Petite Sonnerie
Alors pourquoi la complication que porte cette montre unique est-elle considérée comme l'Everest de l'horlogerie ? Une répétition minutes, quand vous poussez un verrou, sonne l'heure à la demande avec des marteaux. Une sonnerie le fait d'elle-même : la grande sonnerie, comme un beffroi, sonne automatiquement les heures et les quarts à chaque quart ; la petite sonnerie ne sonne que les heures. Réunir tout cela dans une seule montre exige une source d'énergie distincte, des régulateurs pour maîtriser le son, des verrous de sécurité pour empêcher toute fausse manoeuvre, et de minuscules timbres accordés à la main.
C'est un travail qui terrifie les maîtres, même dans une montre de poche. Le loger dans le volume minuscule d'une montre-bracelet était réputé impossible jusqu'en 1992. Quand Dufour y parvint, l'un des moments les plus importants de l'histoire de l'horlogerie moderne eut lieu. Et de cette complication, il n'a fait, à ce jour, que huit exemplaires.
Huit Sonneries, un Seul Squelette : No. 7
Cette montre, proposée à la vente de Phillips New York en décembre 2024, est l'une de ces huit sonneries ; mais celle qui se distingue de toutes les autres, entièrement unique. Boîtier en or gris et signée 'No. 7', cette pièce est squelettée ; c'est-à-dire que Dufour a retiré le cadran qui cache sa propre finition impeccable et a mis à nu tout le ballet complexe du mécanisme de sonnerie, la danse des timbres, des marteaux et des rouages. L'estimation de la vente était 'supérieure à deux millions de dollars', et l'on attendait que la montre reprenne le titre de la montre-bracelet la plus chère réalisée par un horloger indépendant. Mais pour un Dufour, le prix est la partie la plus ordinaire de l'histoire.
Le Son d'un Silence Enneigé
Une kilonova brille peut-être une fois par époque, et laisse derrière elle la matière la plus rare que rien d'autre ne pourrait produire. C'est précisément ce qu'est Philippe Dufour pour l'horlogerie. Cette No. 7 unique, c'est la patience hivernale de trois cents ans de cette vallée froide, et le point le plus lointain qu'une main et un oeil humains puissent atteindre, distillés sur un seul poignet. Quand vous levez le bras et entendez la voix claire de ces timbres qui sonnent, vous écoutez, en vérité, le silence enneigé de la Vallée de Joux.