Il y a environ mille ans, dans un atelier de Constantinople, un vieux maître émailleur se penchait sur un feu de charbon. Devant lui reposaient des poudres de verre coloré ; sèches, sans vie, telles d'ordinaires grains de sable. Une à une, le maître remplit de cette poudre les minuscules cellules qu'il avait creusées dans l'or, et les livra toutes au feu. Et le miracle se produisit là : le verre qui, un instant plus tôt, n'était qu'une poudre morte, fondit et flamboya dans le feu, et se mua en une couleur profonde et immortelle. Comme si la matière était morte et renaissait sous une forme plus belle.
Le maître savait qu'il mourrait un jour ; mais ce feu, ce savoir entre ses mains, lui survivrait. Et il en fut ainsi. L'art de fondre le verre sur l'or passa de main en main et de contrée en contrée à travers les siècles : des icônes dorées émaillées de Byzance aux ateliers de l'Europe médiévale, et de là aux établis horlogers de Suisse. Tel un feu qui ne s'éteignit pas pendant mille ans.
Et aujourd'hui, le même feu s'est rallumé sur un cadran, à Genève, pour colorer les écailles d'un serpent lové dans une forêt de bambous. Pouvait-il exister meilleur gardien que le serpent, sans cesse renaissant en muant sa peau, pour ce feu qui renaît sans relâche depuis mille ans ? Tel est le véritable secret de la Louis Vuitton Escale Cabinet of Wonders Snake's Jungle : aucune beauté ne naît de rien ; toute beauté passe par un feu, meurt et renaît. Et nous ne sommes que ceux qui portent, vers la main suivante, ce feu ancien qui nous a été confié.
Un Cabinet de Curiosités et une Passion pour le Japon
Cette pièce fait partie de la trilogie Escale Cabinet of Wonders de Louis Vuitton. Elle s'inspire de la collection de tsubas japonais anciens, les gardes des sabres, rassemblée par Gaston-Louis Vuitton, petit-fils du fondateur, et de sa passion pour le Japon. Snake's Jungle est l'une de ces trois montres, et vingt exemplaires seulement ont été réalisés ; son boîtier de quarante millimètres est en or blanc. Et le cadran que vous verrez ci-dessous n'est pas un cadran ordinaire, mais une vitrine à lui seul : une forêt, un serpent et trois arts distincts.
Les Mains qui Tissent une Forêt : Rose Saneuil et la Marqueterie
La forêt de bambous verdoyante du cadran n'a pas été dessinée à la peinture ; elle a été tissée en marqueterie, l'art de l'incrustation. Imaginez un puzzle ou une mosaïque, à ceci près que chaque pièce est une lamelle de bois, de paille ou de parchemin découpée à la finesse du papier. Autrement dit, le maître peint non avec des pigments, mais avec les fines lamelles de la nature.
L'artiste française Rose Saneuil, qui a créé cette forêt, a serti trois cent soixante-sept pièces distinctes dans un seul cadran : quatre bois différents, trois couleurs de paille et deux sortes de parchemin, toutes choisies, découpées et ajustées à la main. Et pourquoi la paille ? Parce que la fibre de paille capte la lumière comme de fins fils d'or ; au moindre mouvement du poignet, la forêt s'anime et les feuilles scintillent.
Le Serpent qui Frémit : la Gravure d'Eddy Jaquet
L'habitant de la forêt, le serpent, est sorti de la main du graveur Eddy Jaquet. Ce qu'il fait, on pourrait le comparer à un sculpteur tirant une figure du marbre ; sauf qu'ici l'échelle est aussi petite qu'un ongle et la matière est l'or blanc. Ce qui donne au serpent son volume vivant et lové est une ruse ingénieuse : des anneaux d'or blanc qui se chevauchent, chacun d'une taille légèrement différente du précédent. C'est comme empiler des bracelets de tailles différentes les uns sur les autres ; l'œil les lit comme un corps réel et arrondi.
Jaquet a gravé une à une chaque écaille du serpent et les a ornées des lettres du Monogram V de Louis Vuitton et de fleurs. Les feuilles de bambou qui s'élèvent du coin supérieur droit du cadran attirent ensuite l'œil vers le blason Gaston-Louis Vuitton d'or et de jade néphrite qui semble flotter dans les airs. Le jade est là ; c'est-à-dire non pas dans l'œil du serpent, mais dans ce sceau suspendu au-dessus de la forêt.
Un Feu Millénaire : l'Émail Champlevé
Le troisième art, qui donne au cadran sa couleur et sa vie, fut l'émail champlevé, de la main de Vanessa Lecci. Dans sa forme la plus simple, imaginez ceci : le graveur creuse de minuscules bassins dans le métal ; l'émailleuse remplit ces bassins d'un sable de verre coloré et les cuit au four à environ huit cents degrés. Cette poudre sèche fond dans le feu et se change en un verre lustré, semblable à un joyau. C'est tout comme un vitrail ; mais les lignes de plomb qui séparent les verres sont ici remplacées par des parois d'or gravées, qui gardent chaque couleur parfaitement pure.
C'est un art du feu très ancien. L'idée de fondre le verre sur l'or vit depuis plus de mille ans : les icônes dorées et émaillées de Byzance ont porté cet art aux cieux, et dans l'Europe médiévale la technique du champlevé a atteint son sommet dans des centres comme Limoges. En ce temps-là, le feu venait du charbon, et le verre était réduit en poudre à la main dans un mortier ; aujourd'hui les fours sont électriques et l'émail raffiné. Mais l'essence du travail n'a pas changé en mille ans : ouvrir la cellule, la remplir de poudre, la livrer au feu ; quand elle se rétracte, la remplir de nouveau, et la cuire encore. Le feu qui colore les écailles de ce serpent est, en vérité, ce même feu qui éclairait jadis les auréoles des saints byzantins.
Les Vagues et le Serpent qui Mue
Cette verdure franchit les frontières du cadran et enveloppe aussi le boîtier en or blanc. L'esprit de voyage de Louis Vuitton vit dans les vagues Seigaiha gravées sur la carrure et les cornes ; ce motif, qui représente l'océan et symbolise la bonne fortune et la prospérité, orne jusqu'aux ponts du mouvement. Et le serpent au centre de toute la scène n'est pas un animal choisi au hasard : muant sa peau pour renaître, il est l'emblème de l'idée même qui traverse toute cette œuvre. Du bois mort, un métal froid et une poudre de verre sans vie : tous meurent dans les mains et le feu des maîtres, et renaissent en une forêt vivante et lumineuse.
Ceux qui Portent le Feu
Ce vieux maître de Constantinople est depuis longtemps retourné à la terre, mais le feu qu'il alluma ne s'est jamais éteint. Aujourd'hui il brûle encore dans les arbres de Rose Saneuil, dans le burin d'Eddy Jaquet et dans le four de Vanessa Lecci. Celui qui attache Snake's Jungle à son poignet porte, en vérité, non pas une simple montre, mais un seul maillon d'une chaîne de feu millénaire.
Vingt personnes seulement au monde promèneront cette forêt à leur poignet. Et il est à espérer qu'à chaque regard, elles se souviendront qu'aucune beauté ne naît de rien ; que chaque couleur vient d'un feu, et chaque maître d'une main qui l'a précédé. Le serpent mue, le maître meurt, mais le feu poursuit son chemin.