Un grenier au Locle
Le dernier étage de l'ancienne manufacture, dans la ville suisse du Locle, était empli de l'odeur du bois et de l'huile de machine. La jeune journaliste Lea gravit un escalier étroit derrière le maître horloger Henri, proche de la retraite. Henri travaillait sous ce toit depuis quarante ans ; ses mains étaient assez usées pour reconnaître au toucher mille minuscules rouages.
"Je vais te montrer une montre," dit Henri, "mais d'abord tu dois voir cette pièce." Il s'arrêta devant une porte poussiéreuse. "La voici. Pendant des années, ce fut une pièce murée et cachée. Et une légende a survécu ici même, derrière ces murs."
Le regard de Lea fut attiré non par son propre poignet mais par la montre à celui d'Henri : un chronographe en acier de 41 millimètres, une lunette en céramique noire et, sur son cadran, trois petits compteurs se chevauchant. "Ceci," dit Henri en souriant, "est la Zenith Chronomaster Sport. Et le cœur qui bat à l'intérieur s'appelle l'El Primero. Aujourd'hui je vais te raconter son histoire."
El Primero : 'le premier'
"El Primero signifie 'le premier' en espéranto," dit Henri. "Et il mérite ce nom. À sa naissance en 1969, c'était le premier mouvement chronographe à haute fréquence au monde à remontage automatique et conçu d'un seul tenant. Jusqu'alors aucun chronographe automatique n'avait battu aussi vite."
"À quelle vitesse ?" demanda Lea. Henri retourna la montre ; derrière la glace transparente, le mouvement était visible, tournant avec son rotor en forme d'étoile au centre. "Trente-six mille alternances par heure ; c'est-à-dire qu'il respire dix fois par seconde. Nous appelons cela cinq hertz. Une montre ordinaire bat quatre ou six fois par seconde ; l'El Primero, dix. Et cette vitesse a une conséquence magique : cette montre peut mesurer le temps au dixième de seconde."
"Regarde l'aiguille du chronographe," poursuivit-il. "Quand tu presses le bouton, cette fine aiguille tourne autour du cadran si vite qu'elle fait un tour complet en dix secondes seulement. Ces petits chiffres sur la lunette sont là pour exactement cela : quand l'aiguille s'arrête, tu lis à quel dixième de seconde elle s'est arrêtée. Découper le temps en tranches si fines était un miracle il y a soixante ans ; ça l'est encore aujourd'hui."
format_quote"Découper le temps au dixième de seconde était un miracle il y a soixante ans ; ça l'est encore aujourd'hui."
Henri
Le secret du grenier
Henri posa la main sur la porte poussiéreuse. "Mais ce cœur faillit mourir comme s'il n'était jamais né," dit-il. "Dans les années 1970 vinrent les montres à quartz ; bon marché, à pile, marchant parfaitement chaque jour. Le monde entier crut les montres mécaniques mortes. En ces années, la société américaine qui possédait Zenith décida d'arrêter la production mécanique faute de profit, et, plus cruel encore, ordonna que toutes les presses, tous les outils et tous les plans qui faisaient l'El Primero soient mis au rebut et détruits."
"Mais ici, sous ce toit, travaillait un artisan nommé Charles Vermot," dit Henri, la voix s'adoucissant. "Il ne se plia pas à cet ordre. La nuit, en secret, il rassembla un à un les centaines d'outils, de matrices et de dessins techniques nécessaires à la fabrication de l'El Primero ; il les porta dans cette pièce et les cacha derrière un mur qu'il éleva brique par brique. Sans le dire à personne, il attendit des années."
"Et il eut raison," conclut-il. "Quand, dans les années 1980, les gens se remirent à chercher l'âme de la montre mécanique, Zenith se retrouva sans rien en main ; il aurait fallu repartir de zéro. Alors Vermot abattit ce mur et fit sortir le trésor qu'il avait caché. L'El Primero revint non des cendres, mais d'un grenier. Si ce jour n'était jamais venu, cette montre à mon poignet n'aurait jamais existé."
format_quote"L'El Primero revint non des cendres, mais d'un grenier."
Henri
Le langage du cadran
Lea prit la montre dans sa main et regarda de près les trois petits compteurs du cadran. "Pourquoi ces trois anneaux sont-ils de couleurs différentes ?" demanda-t-elle. "C'est la signature de l'El Primero," dit Henri. "Les trois compteurs se chevauchent légèrement, et chacun est d'une nuance de gris différente : gris clair, anthracite et bleu. Bien qu'ils se chevauchent, chacun se lit avec aisance. Un pilote, aux prises avec des fractions de seconde, doit pouvoir jeter un coup d'œil au cadran et tout voir en un instant ; ce design a été pensé exactement pour cela."
"La lunette aussi est en céramique," ajouta-t-il. "On y a inscrit non une échelle de vitesse mais les dixièmes de seconde, de un à dix. Le boîtier fait 41 millimètres, ni trop grand ni trop petit ; il convient aussi bien sous la manchette d'un costume que sur un circuit. Et cette montre ne vient plus en une seule couleur : elle arrive avec des cadrans blanc, noir, bleu marine, et même vert vif. Mais quel que soit ton choix, le cœur légendaire à l'intérieur est le même."
format_quote"Un pilote doit pouvoir jeter un coup d'œil au cadran et tout voir en un instant ; c'est à cela que sert ce design."
Henri
Le même cœur, de nouvelles couleurs
"Zenith rafraîchit cette icône un peu plus chaque année," dit Henri, montrant un autre modèle à cadran vert. "Certaines en acier, certaines en or, certaines à cadran squeletté mettant le mouvement à nu. Mais ce qu'elles partagent toutes, c'est ceci : elles sont toutes les enfants du mouvement qui a survécu dans ce grenier. La vraie valeur d'une montre ne tient pas à sa nouveauté apparente, mais à la force de l'histoire dont on a pris soin derrière elle."
Lea attacha la montre à son poignet et pressa le bouton du chronographe. La fine aiguille glissa autour du cadran, accomplissant un tour complet toutes les dix secondes ; comme si le temps s'écoulait telle une rivière visible. "Incroyable," dit-elle. "J'ai toute une histoire au poignet."
Une dette envers un maître
Henri regarda une dernière fois la pièce poussiéreuse. "Quand je serai à la retraite," dit-il, "les machines qui font ces montres continueront de tourner. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, ce ne sont pas les machines ; c'est le courage d'un artisan de faire ce qui est juste quand personne ne regarde. Charles Vermot n'a pas caché derrière un mur de simples outils ; il a caché l'avenir de tout un métier."
Comme le soleil se couchait dehors, Lea regarda la montre à son poignet : un cadran blanc, trois compteurs de couleur, et cette fine aiguille des secondes avançant sans pause. Un instant, elle sentit qu'à chaque tour de cette aiguille, l'entêtement silencieux d'un maître, soixante ans plus tôt, battait encore.
"Certaines montres montrent l'heure," dit Henri en fermant la porte. "D'autres portent une promesse faite contre le temps. L'El Primero est l'une de ces promesses."