Lire l’heure est un petit geste du quotidien, et la plupart d’entre nous ne le remarquent jamais. On tourne le poignet vers soi, on repousse au besoin la manchette, on regarde le cadran. En réunion, au volant ou au milieu d’une conversation, ce mouvement se voit, et l’interlocuteur le remarque presque toujours. En 2011, Urwerk a traité ce détail comme un problème de dessin et a déplacé l’heure du centre du cadran vers le flanc droit du boîtier.
Il en résulte une montre qui se lit sans tourner le poignet. La main posée sur un clavier ou tenant un volant, une bande verticale qui descend le long du bord droit vous donne l’heure. C’est à cette solution qu’est allé le Prix de la Montre Design 2011 du Grand Prix d’Horlogerie de Genève.
Le cadran ne porte pas d’aiguille des heures, ni d’aiguille des minutes au sens habituel. À leur place se trouvent trois satellites en forme de flèche. Chacun porte un chiffre d’heure. Ils décrivent une orbite à l’intérieur du boîtier et, leur tour venu, entrent dans la bande verticale de droite. Cette bande est une échelle des minutes graduée de zéro à soixante. Le satellite y entre par le haut, descend pendant soixante minutes, sort par le bord quand l’heure s’achève, et le chiffre suivant arrive d’en haut.
Lire l’heure ne consiste donc pas ici à regarder la pointe d’une aiguille, mais à suivre un objet qui avance. Martin Frei, cofondateur d’Urwerk, décrit cela comme un voyage et compare l’effet à une révolution de velours : la différence entre rotation et contre-rotation ne se voit pas au premier regard, tout semble normal, et pourtant rien ne l’est.
format_quote"Urwerk ne vous propose pas une façon de lire l’heure. Il vous propose d’en regarder le passage."
Hasan Bekmezci
Derrière ce dispositif se tient le train épicycloïdal, et ce n’est pas par hasard qu’il emprunte ses noms au ciel. Au centre d’un tel train se trouve une roue dite solaire, de petites roues dites planétaires tournent autour d’elle, et une couronne les enferme toutes. Les planétaires tournent sur leur propre axe et sont en même temps portées autour du soleil. Comme pour les astres réels, deux mouvements se produisent à la fois.
Et c’est là qu’un problème surgit. Portez un objet le long d’un cercle au bout d’un bras : quand il aura bouclé le cercle, il aura aussi fait un tour complet sur lui-même. On peut l’éprouver avec un plateau : promenez un plateau autour d’une table et l’inscription qui s’y trouve se retrouve à l’envers à mi-parcours avant de se redresser. Dans une montre à satellites, c’est inacceptable, car le chiffre doit rester droit à chaque instant.
Le remède consiste à annuler exactement le mouvement de transport. Pendant que le porteur qui emmène le satellite tourne dans le sens horaire, le satellite est entraîné sur son axe à la même vitesse, en sens inverse. Les deux mouvements se consomment l’un l’autre, et le chiffre regarde le lecteur bien droit, où qu’il se trouve sur son orbite.
L’architecture de l’UR-110 construit cette idée en trois niveaux. En bas, un carrousel central assure la stabilité et l’équilibre de tout l’ensemble. Au-dessus, le train épicycloïdal travaille à maintenir les trois satellites horaires parallèles entre eux sur toute l’orbite. Au sommet se trouvent trois modules horaires distincts. Chacun réunit un satellite, une aiguille des minutes et un contrepoids ; chacun est monté sur son propre pignon planétaire ; et tous tournent en permanence à l’encontre du sens du carrousel central.
Le contrepoids compte. Si le centre de gravité d’une pièce en rotation ne se trouve pas sur son axe, une charge variable pèse sur le mécanisme à chaque tour, et cette charge se répercute directement sur la précision. Doter chacun des trois modules d’un contrepoids empêche l’ensemble de se déranger lui-même en tournant.
format_quote"Si vous voulez qu’un satellite reste droit pendant que vous le portez sur une orbite, il faut le faire tourner contre vous exactement à la vitesse à laquelle vous le portez."
Hasan Bekmezci
Imaginons deux personnes à l’établi en train de discuter de cette architecture : le constructeur qui calcule le rouage et l’horloger qui devra l’assembler.
L’horloger objecte le premier. Posons les trois modules sur des roulements à billes, le frottement diminuera.
Le constructeur refuse d’un signe de tête. Un roulement à billes possède son propre jeu. Sur un module isolé, ce jeu est invisible ; empilez trois modules et les jeux s’additionnent. Quelque part sur l’orbite, le satellite se déplacera de quelques centièmes de millimètre, son alignement glissera au moment de franchir l’échelle des minutes, et le chiffre lu ne correspondra plus à la graduation voisine.
Quelle est l’alternative, demande l’horloger.
La réponse du constructeur est radicale. Au lieu de roulements, nous utilisons un axe fixe unique qui traverse toute la hauteur de la montre. Toute la complication s’équilibre sur cet axe. Le frottement augmente un peu, mais la rigidité atteint son maximum et le jeu son minimum.
En racontant ce développement, Felix Baumgartner, horloger fondateur d’Urwerk, rapporte exactement ce choix. L’équipe a cherché près de deux ans la meilleure architecture pour soutenir le carrousel central et les modules horaires rotatifs, avant d’opter pour une solution qui ne ressemble à aucune autre de leurs créations : au lieu de roulements à billes, un axe fixe courant sur toute la hauteur de la montre.
La partie haute du cadran porte ce qu’Urwerk appelle son tableau de bord. Trois informations y logent : une petite seconde, un indicateur séparant le jour de la nuit, et un indicateur de vidange d’huile. Le dernier surprend la première fois qu’on l’entend, et pourtant il constitue une rare marque d’honnêteté horlogère.
Toute montre mécanique fonctionne à l’huile, et aucune huile n’est éternelle. Avec le temps elle s’amincit, se charge de poussière, se réfugie dans les angles et se met à augmenter le frottement au lieu de le réduire. L’habitude du secteur consiste à n’en rien dire au propriétaire et à laisser l’entretien au service après-vente. Urwerk, à l’inverse, a posé sur le cadran un indicateur qui compte le temps de fonctionnement du mouvement. La montre vous montre sa propre usure.
format_quote"Un indicateur de révision est l’aveu d’un défaut, et en horlogerie l’honnêteté ressemble presque toujours à cela."
Hasan Bekmezci
Deux turbines occupent le dos, et elles sont là pour réduire l’usure du remontage automatique. Le raisonnement est le suivant. Dans une montre automatique, le rotor est projeté par chaque mouvement du bras. Un jour tranquille, cela ne pose pas de problème ; au poignet de quelqu’un qui joue au tennis ou manie un marteau, le rotor atteint des vitesses très élevées et sollicite inutilement le rouage de remontage. Les turbines freinent le rotor en le faisant travailler contre l’air. Comme la résistance de l’air croît fortement avec la vitesse, la turbine n’oppose presque rien aux gestes lents et entre en action lors des gestes violents. Le frein, autrement dit, se règle tout seul.
Le boîtier est en titane, quarante-sept sur cinquante et un millimètres, épais de seize. Les cotes paraissent généreuses, mais le titane contient le poids et le corps asymétrique se pose sur le poignet au lieu de le déborder. L’étanchéité atteint trente mètres. Le mouvement se remonte automatiquement, bat à quatre oscillations par seconde et tient trente-neuf heures. Une large glace saphir panoramique permet de suivre tout ce mouvement.
À son lancement, l’UR-110 coûtait quatre-vingt-sept mille francs suisses. Urwerk ne la produit plus ; la marque rassemble ce genre de pièces dans ses propres archives sous le nom d’UR-LEGENDS et y conserve son travail retiré du catalogue. Ce qui fait d’une montre une légende n’est pas, le plus souvent, sa rareté. C’est qu’une idée y a été exposée complète pour la première fois.
À regarder longtemps cette montre, on finit par remarquer une chose. Nous avons l’habitude de penser le temps comme une ligne droite. Le passé derrière, l’avenir devant, et la distance entre les deux filant dans un seul sens comme une flèche. Or tout ce qui nous sert à mesurer le temps est en réalité un tour. Le jour est une rotation de la Terre sur son axe. Le mois est un tour de la lune autour de la Terre. L’année est un tour de la Terre autour du soleil. Toutes nos unités sont prises à des mouvements qui reviennent.
Ce qu’a fait Urwerk, c’est remettre ce fait sur le cadran. Sur l’UR-110, l’heure n’avance pas sur une ligne : elle tourne sur une orbite. Le satellite disparaît au bout de la bande et, quelque temps après, rentre de nouveau par le haut. C’est la plus ancienne leçon que l’homme ait tirée du ciel : tout ce qui se mesure revient, et la seule chose qui ne revient pas est celui qui regarde ces retours. Voilà ce qu’il faut garder en tête pendant que les petits satellites tournent à votre poignet. Ce n’est pas le mécanisme qui est compté, mais l’œil qui le regarde.