Nous sommes en 830. Dans une cour fraîche et allongée de Bagdad, bordée de palmiers dattiers, Ibrahim, vieil ingénieur qui avait grandi auprès de Musa ibn Shakir, le père des frères Banu Musa, caressait les cheveux de son petit-fils Ahmed. Sur la table étaient éparpillés des rouages de laiton, grands et petits, des canaux d'eau et des billes de bronze évidées. Ahmed regardait avec admiration les mains calleuses de son grand-père.
« Grand-père, dit l'enfant, j'ai compris ces vannes d'eau que vous avez faites au palais avec les maîtres Banu Musa. Mais l'autre jour, j'ai vu un parchemin à la bibliothèque. Du temps du grand calife Haroun al-Rachid, une horloge aurait été envoyée à un roi des froides forêts des Francs... Des chevaliers de laiton marchaient-ils vraiment tout seuls ? »
Le vieil Ibrahim a pris une profonde inspiration. Ses yeux ont glissé un quart de siècle en arrière, vers ce jour ensoleillé de Bagdad, en l'an 807.
« Laisse-moi te raconter ce jour-là, Ahmed, dit-il dans un murmure. Parce que cette horloge n'était pas seulement un mécanisme mû par l'eau. Cette horloge fut l'instant où le pays du soleil levant et l'Occident couvert de neige se sont regardés pour la première fois... »
Le sommet de l'Orient : Bagdad et la splendeur d'Haroun al-Rachid
Au début du neuvième siècle, Bagdad était le cœur du monde. Bâtie sur un plan circulaire, cette ville immense était le phare éclatant de la civilisation, avec ses bibliothèques, ses observatoires et ses mathématiciens. Toutes les routes commerciales y aboutissaient, et la soie de Chine croisait les épices de l'Inde dans le palais du calife Haroun al-Rachid.
Le vieil Ibrahim a regardé son petit-fils droit dans les yeux et a poursuivi :
« En ce temps-là, nous passions les nuits dans les ateliers du palais. Haroun al-Rachid était un souverain juste et en même temps épris de science. Il ne voulait pas donner aux envoyés qui venaient au palais seulement de l'or ou des étoffes. Donnez-leur le présent de la raison et de la sagesse, disait-il. Quand les envoyés de Charlemagne, roi des Francs, ont mis le pied dans le palais, avec leurs lourdes fourrures et leurs yeux ébahis, ils étaient comme envoûtés au milieu des colonnes de marbre de Bagdad. Le calife voulut leur montrer la puissance et le savoir de l'Orient par un instrument qu'ils n'oublieraient jamais. »
Les ténèbres de l'Occident et l'empereur des Francs : Charlemagne
Dans ces mêmes années, l'Europe était un monde tout autre. L'Empire romain s'était effondré et il restait un continent dispersé, où le taux d'alphabétisation était quasiment nul et où l'héritage scientifique de l'Antiquité avait été presque entièrement oublié.
Charlemagne, apparu au milieu de cette obscurité, avait étendu le royaume franc depuis son siège d'Aix-la-Chapelle et fut proclamé empereur des Romains par le pape en l'an 800. Ce couronnement passe pour le commencement de ce que l'on appellera plus tard le Saint-Empire romain ; mais ce nom fut donné des siècles après. Charlemagne était un chef intelligent ; il cherchait à élever l'instruction dans son royaume et faisait fonder des bibliothèques dans les monastères. Pourtant, les moyens techniques de ses terres étaient extrêmement limités. En Europe occidentale, on mesurait encore le temps avec de simples cadrans solaires ou selon ce qu'une bougie avait fondu.
Les deux souverains avaient un point commun : tous deux voulaient contrebalancer la puissance de l'Empire byzantin et des Omeyyades d'Andalousie. Ce rapprochement diplomatique prépara le terrain du plus emblématique échange de présents de l'histoire.
Le pont diplomatique et le choc au palais d'Aix-la-Chapelle
En l'an 807, une ambassade partie de Bagdad traversa la Méditerranée et parvint au palais de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle. Elle apportait des épices rares et des soieries. Mais ce que tout le monde attendait avec le plus de curiosité était l'immense horloge à eau en laiton, transportée dans son propre coffre.
Le fameux éléphant blanc d'Haroun al-Rachid, Abul-Abbas, n'était pas de ce convoi. Il était arrivé à Aix-la-Chapelle cinq ans plus tôt, à l'été 802, après avoir traversé la Méditerranée par bateau, hiverné en Italie et franchi les Alpes à pied au printemps. C'était le premier éléphant vu au nord des Alpes depuis l'Antiquité. Le jour où l'horloge arriva, la cour franque vivait donc le second grand étonnement que l'Orient lui envoyait.
Les yeux du vieil Ibrahim brillaient tandis qu’il décrivait les détails du mécanisme :
« Quand nous montions cette horloge à l'atelier, nous avons calculé chaque pièce selon le nombre d'or, Ahmed. Une fois installée au palais du roi des Francs, peux-tu imaginer la stupeur sur les visages de la cour ? L'horloge ne montrait pas seulement l'heure ; elle transformait le temps en un véritable théâtre vivant. »
L'horloge examinée : magie ou ingénierie ?
Quand les officiers et les prêtres de la cour de Charlemagne se sont trouvés devant l'horloge, ils n'en ont pas cru leurs yeux. Beaucoup ont pensé qu'un djinn ou un démon s'y cachait. En réalité, les seules choses qui travaillaient à l'intérieur étaient la force cinétique de l'eau et la pesanteur.
La chaîne fonctionnait ainsi : le réservoir, la clepsydre, était relié à une vanne à débit constant ; l'eau qui en venait soulevait un flotteur, et par des poulies ce flotteur accomplissait trois tâches à la fois. L'une faisait tourner le cadran et les aiguilles. L'une libérait à l'heure pleine une bille de métal et la laissait tomber sur une coupe de laiton. Et l'une ouvrait les portes et faisait sortir les chevaliers.
Force hydraulique et contrôle du débit. À la base de l'horloge se trouvait un réservoir particulier qui laissait tomber sous pression une quantité fixe, quel que soit le niveau de l'eau. La montée millimétrique de l'eau formait le cœur battant de l'horloge.
Le cadran et l'écoulement du temps. Un flotteur soulevé par l'eau actionnait, par des poulies, les échelons mécaniques du cadran.
Le signal sonore. La description que nous ont laissée les chroniques franques est nette : l'horloge comportait douze billes de bronze et, à chaque heure accomplie, l'une d'elles était libérée et tombait sur la coupe de métal placée juste dessous, la faisant tinter. Ce son entendu dans tout le palais fut l'un des premiers concepts de réveil mécanique de l'histoire.
Les chevaliers automates. Sur la face de l'horloge il y avait douze petites portes à fenêtre. À l'heure accomplie, une porte s'ouvrait et un petit chevalier monté, coulé en laiton, en sortait. Les mêmes chroniques ajoutent ceci : en sortant, la poussée de son passage refermait la porte restée ouverte jusque-là. L'horloge disait donc combien d'heures s'étaient écoulées à la fois par le son et par les portes demeurées ouvertes.
La fin d'une époque et l'héritage du savoir
Le vieil Ibrahim a pris sur la table le petit rouage de laiton et l'a tendu à son petit-fils.
« Charlemagne, roi des Francs, n'a pas vu dans cette horloge une magie mais une victoire du savoir, Ahmed. Il l'a fait placer à l'endroit le plus précieux de son palais. Il a ordonné à ses prêtres d'en comprendre le mécanisme. Le pont bâti ce jour-là entre l'Orient et l'Occident a montré que la connaissance n'appartient à aucune géographie. »
Cette horloge prodigieuse, envoyée par Haroun al-Rachid en l'an 807, ne fut pas un simple geste diplomatique. Ce fut un tournant historique : elle montrait le sommet atteint par l'ingénierie dans le monde islamique et elle a déclenché, en Occident, après l'âge sombre, une immense curiosité et un réveil à l'égard de la science mécanique.