Nous sommes en 1205. Dans l'atelier sombre du palais de la citadelle de Diyarbakır, parmi les odeurs de cire d'abeille fondue et de laiton, un maître appuyait ses coudes sur un établi de bois. Abu al-Izz Isma'il ibn al-Razzaz al-Jazari, ingénieur en chef du souverain artukide Nasir al-Din Mahmud, examinait les schémas complexes qu'il avait tracés sur parchemin.
Lorsque le jeune scribe du palais entra, il regarda avec stupeur l'imposante maquette d'éléphant en bois posée au milieu de la pièce, et les rouages qui la surmontaient.
« Maître Jazari, cette figure n'est-elle qu'un ornement de palais, destiné à montrer la magnificence du souverain ? »
Al-Jazari releva la tête. Dans ses yeux brillait la lumière profonde des mathématiques et de la philosophie.
« Non, scribe. Ceci n'est ni un simple ornement ni simplement un éléphant. C'est le temps commun de l'humanité. Des dragons qui s'inclinent au fil de l'eau sans qu'aucune main les touche, des oiseaux qui chantent, des hommes qui battent le tambour. Nous rassemblons ici la langue universelle du temps, avec toutes les couleurs du monde connu, dans un seul corps. »
Un an plus tard, en 1206, ces dessins furent réunis en un livre. Son titre court est Kitab al-Hiyal, le livre des dispositifs ingénieux. Il contient le mode de fabrication d'une cinquantaine de machines, chacune décrite avec la précision que l'on attendrait aujourd'hui d'une notice de montage.
Un manifeste de paix entre les cultures : pourquoi ces figures ?
Ce qui sépare des autres horloges à eau l'horloge à éléphant, la plus connue des œuvres d'al-Jazari, ce n'est pas seulement sa technique mais le symbolisme universel que porte son enveloppe extérieure. Dans la géographie de la route de la soie du treizième siècle, à un moment où l'Orient et l'Occident se rencontraient par le commerce autant que par la guerre, al-Jazari a réuni dans un seul mécanisme des symboles venus des quatre coins du monde connu.
L'éléphant représente l'Inde : la force, l'endurance et les mathématiques profondes de la civilisation indienne.
Le phénix, le simurgh, représente la Perse : le ciel, la sagesse et l'ancienne culture iranienne.
Les dragons représentent la Chine : la puissance protectrice et l'ordre céleste.
Le souverain assis sur son trône et le scribe au turban représentent le monde islamique : la science, le gouvernement juste et les mathématiques.
Un cinquième élément a sa place dans cette liste, et il la complète : le mécanisme lui-même. L'horloge à eau à bol perforé flottant vient de la tradition grecque et alexandrine, ce principe que l'on trouve dans les appareils de Ctésibios et de Philon. Les figures viennent donc de quatre civilisations, et la physique qui les met en mouvement d'une cinquième. Al-Jazari nomme ouvertement cet héritage dans son livre, avant d'y ajouter ses propres solutions.
Par ce choix, al-Jazari proclamait une chose : le temps n'appartient ni à une seule nation, ni à une seule religion, ni à une seule géographie. La science, qui est un acquis de toute l'humanité, avance comme les rouages de cette horloge, une culture complétant l'autre.
Le cycle se déroule ainsi : l'éléphant de l'Inde, le phénix de la Perse, le dragon de la Chine, et le scribe et le cornac du monde islamique. Tous les quatre sont reliés à un même temps commun.
Anatomie mécanique : comment fonctionne l'horloge à éléphant ?
Le système employé par al-Jazari dans cette horloge est le principe de rétroaction en boucle fermée, celui qui se trouve au fondement de l'automatisation moderne.
Le bol de cuivre. Dans le réservoir d'eau logé dans le ventre de l'éléphant flotte un bol de cuivre percé, au fond, d'un trou d'une fraction de millimètre. En laissant l'eau entrer, il met exactement trente minutes à couler. La véritable habileté tient au diamètre de ce trou : trop grand, le bol coule trop tôt ; trop petit, il ne coule jamais. Al-Jazari explique d'ailleurs dans son livre comment y parvenir par essais successifs.
Transmission et affichage. En descendant, le bol tire les cordes auxquelles il est attaché. La plume que tient le scribe au turban, assis dans le château sur le dos de l'éléphant, indique les minutes sur une échelle en arc de cercle.
Le théâtre mécanique. Les trente minutes écoulées, quand le bol touche le fond, la réaction commence. L'oiseau du sommet tourne et siffle. Une bille de bronze quitte le bec du faucon et tombe dans la gueule du dragon. Basculant sous le poids de la bille, le dragon la laisse tomber dans le vase placé au cou de l'éléphant. La bille qui tombe déclenche des leviers, et le cornac indien frappe alors de sa hache la tête de l'éléphant et bat son tambour.
Réarmement automatique. En basculant, le dragon actionne un système de leviers qui fait remonter du fond le bol immergé. Vidé de son eau, le bol se remet à flotter et le système se réarme pour la demi-heure suivante.
Cette dernière étape est le point le plus important de tout le dispositif. La sortie du système, c'est-à-dire le basculement du dragon, rétablit en même temps son entrée. En ingénierie, cela s'appelle une rétroaction, et cela supprime toute intervention extérieure. Voilà pourquoi l'horloge à éléphant n'est pas un ornement mais une machine qui se gouverne elle-même.
Un génie, un héritage
Al-Jazari fut, au treizième siècle, le premier grand esprit à refuser de voir dans le temps une simple affaire de chiffres et à le rattacher au mouvement de la nature et des cultures.
Huit cents ans plus tard, des copies fidèles du même dispositif fonctionnent encore selon la même logique : le bol coule, le dragon bascule, l'oiseau chante et le système se réarme tout seul.