Rome. En fin d'après-midi, les pierres bimillénaires du Colisée s'embrasent de rouge dans la lumière du soleil couchant. À moitié en ruine, et pourtant toujours debout ; des empires sont nés et morts, et lui est toujours là. C'est pourquoi on appelle Rome la Ville Éternelle : là même où le temps est le plus impitoyable, la pierre le défie. Contemplez longuement les arches courbes du Colisée et, au bout d'un moment, vous remarquez quelque chose d'étrange ; ces anneaux empilés les uns sur les autres évoquent le corps d'un serpent géant qui s'enroule.
Ce n'est pas un hasard. Le serpent est l'un des symboles les plus anciens et les plus constants de Rome. Les anciens Romains portaient le serpent qui se mord la queue, l'ouroboros, comme le signe de l'éternité et du cycle sans fin du temps. Les bracelets-serpents en or tirés des cendres de Pompéi semblent, même deux mille ans plus tard, encore prêts à s'enrouler autour du poignet d'une femme. Pour Rome, le serpent parle non de la mort mais de la renaissance par la mue, c'est-à-dire du temps lui-même.
C'est le joaillier de cette ville, Bvlgari, qui a traduit ce symbole antique dans sa propre langue dans les années 1940 : le Serpenti. Un serpent qui s'enroule autour du poignet sur un souple corps Tubogas en or, les yeux sertis de pierres précieuses. Lorsqu'Elizabeth Taylor enroula un Serpenti à son poignet pendant que l'on tournait Cléopâtre aux studios de Cinecittà, en bordure de la ville, en 1962, ce serpent était déjà une légende ; il s'était glissé hors de la pierre de Rome jusque sur les écrans, et de là dans le rêve de tout un siècle.
Mais que se passerait-il si ce serpent de joaillerie devenait un jour une véritable machine ? Une créature mécanique qui respire, dont le coeur est visible, et qui dit l'heure par ses yeux ? C'est cette question impossible qui réunit l'élégance de Rome et le plus fou des ateliers horlogers de Suisse, et il en sortit une Horological Machine : la Bvlgari × MB&F Serpenti.
Là où deux mondes se rencontrent
Cette rencontre a deux architectes. Le premier est le directeur du design de Bvlgari, Fabrizio Buonamassa Stigliani ; jadis designer automobile, il dessine encore une montre comme on dessine une voiture. Le second est le fondateur de MB&F, Maximilian Büsser ; un rêveur iconoclaste qui a redéfini l'horlogerie comme « machine » et « art ». Ce qui les a unis, c'est une passion commune pour les voitures ; tous deux étaient amoureux des courbes d'une carrosserie et de l'écoulement de la lumière sur le métal.
C'était la deuxième collaboration des deux maisons, et elle dura plus de trois années entières. L'élégance romaine de Buonamassa et l'audace mécanique genevoise de Büsser se sont aiguisées et nourries l'une l'autre. Le résultat n'était ni pur bijou ni pure machine ; c'était l'hybride parfait des deux.
Des centaines de croquis : la naissance d'un design
Une telle créature n'est pas née en un instant. Pour lui donner vie, il a fallu des centaines de croquis et des dizaines de modèles imprimés en 3D. Buonamassa a dessiné la tête du serpent exactement comme la carrosserie d'une voiture concept : fluide, musclée, aux courbes aérodynamiques. Sur le papier, d'abord grossièrement puis de plus en plus nettement, une tête de serpent est apparue ; une forme dotée d'yeux, d'un museau et d'écailles, mais rappelant en même temps la carrosserie d'une voiture de course.
C'était la rencontre de l'ingénierie et de la sculpture dans un seul et même crayon. Chaque trait était à la fois une décision esthétique et technique ; car sous ces courbes devait tenir un coeur mécanique réellement fonctionnel. Lorsque le dessin final fut approuvé, l'oeuvre était passée du rêve à la réalité.
Cinq saphirs et un corps : l'artisanat du boîtier
Ce boîtier biomorphe, imitant une forme vivante, mesure 53 sur 39 millimètres et ne ressemble à aucune montre classique. Les courbes organiques et fluides de ses surfaces ne pouvaient être obtenues qu'en les taillant dans un seul bloc à l'aide de fraiseuses 3D à cinq axes ; une complexité qu'un tour ordinaire ne pourrait jamais atteindre. Ce qui recouvre la « tête » du serpent n'est pas un seul verre, mais pas moins de cinq cristaux de saphir distincts, emboîtés en gradins l'un dans l'autre ; tout comme le pare-brise et les phares d'une voiture.
Regardez les détails : sur la calandre du boîtier se répète le motif hexagonal signature de Bvlgari ; il évoque à la fois les écailles d'un serpent et la calandre d'une voiture de sport. La tradition joaillière de Rome et le design automobile fondent et se fondent en un seul corps de métal.
Les yeux du serpent : le regard qui dit l'heure
Nous voici à la partie la plus ingénieuse de cette montre. Ce serpent ne dit l'heure ni par une aiguille des heures ni par une aiguille des minutes ; il la dit en vous regardant de ses yeux. Les deux yeux du serpent sont en fait deux petits dômes rotatifs faits d'aluminium fin comme du papier. L'oeil gauche montre les heures et fait un tour complet toutes les douze heures ; l'oeil droit montre les minutes et tourne une fois par heure. Ainsi, lorsque vous regardez la montre, vous regardez en réalité dans les yeux du serpent, et vous lisez l'heure dans son regard.
Ces dômes d'aluminium sont choisis si légers que le minuscule coeur mécanique peut les faire tourner sans le moindre effort. Le résultat est à la fois une nécessité technique et une idée poétique : le temps ne vit plus sur une surface, mais dans un regard vivant.
Le cerveau du serpent : un coeur de 14 millimètres
Juste derrière les yeux, le « cerveau » du serpent est exposé à nu : un énorme balancier volant de 14 millimètres de diamètre. C'est le coeur d'un mouvement à remontage manuel que MB&F a développé de zéro pour cette montre. Contrairement au petit balancier caché de la plupart des montres, cette roue géante se tient à découvert et n'oscille que deux fois et demie par seconde (2,5 Hz). Ce rythme lent n'est pas un défaut mais un choix délibéré : la grande roue lente oscille avec une gravité visible, tout comme la respiration calme et hypnotique d'un serpent.
Cette roue repose sur un pont tridimensionnel qui porte les signatures des deux maisons. Offrant une réserve de marche de 45 heures, ce mouvement ressemble moins à une montre qu'à un être mécanique vivant respirant dans sa cage. Vu à travers le fond saphir, la danse des rouages et de ce balancier géant est comme regarder battre le coeur du serpent.
Trois serpents, trois âmes
La Serpenti prend vie dans trois corps différents, avec trois caractères distincts ; chacun limité à seulement 33 pièces, soit 99 au total. Le premier, en titane grade 5 et au regard bleu, est le plus léger et le plus moderne. Le deuxième, en acier revêtu de PVD noir aux yeux rouges, est le plus menaçant et le plus sombre. Le troisième, en or rose 18 carats aux yeux vert émeraude, est le plus chaleureux et le plus précieux. Chaque serpent s'enroule autour du poignet sur un bracelet en caoutchouc à fermeture velcro assortie à sa couleur.
Les prix se situent autour de 132 000 francs suisses pour le titane et l'acier, et 152 000 pour l'or rose. Comme les maîtres de MB&F ne peuvent produire que six à huit mouvements par mois, ces 99 serpents mettront plus d'un an à parvenir à leurs propriétaires. Ce n'est pas de la production de masse ; c'est une portée nourrie avec patience.
Le temps enroulé autour du poignet
La Bvlgari × MB&F Serpenti brise nos habitudes sur ce que peut être une montre. Ce n'est pas un instrument à votre bras ; c'est une créature mécanique qui respire, enroulée autour de lui, qui vous regarde de ses yeux. En elle, elle porte la légende millénaire du serpent de Rome, trois années de lutte entre deux designers passionnés, des centaines de croquis et la mécanique la plus audacieuse de Suisse.
C'est peut-être pour cela que cette montre, plutôt que de mesurer le temps, transforme le temps lui-même en symbole : tel le serpent qui mue et renaît, ne mourant jamais, elle aussi continue de respirer à jamais à votre poignet. Et chaque fois que vous demandez l'heure, vous regardez non pas dans les yeux d'une machine, mais dans ceux d'une créature vivante.