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Deux cœurs, un seul pouls : la Lederer CIC 39 InVerto Titanium

Bernhard Lederer a reconstruit l’échappement naturel imaginé par Breguet et ressuscité par George Daniels, en lui donnant deux rouages indépendants et deux mécanismes de force constante. L’InVerto retourne l’ensemble et l’installe à la place du cadran.

Hasan Bekmezci · · 7 min read
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La CIC 39 InVerto Titanium. Le mouvement ayant été retourné, les rouages occupent la place que tiendrait normalement un cadran. Photo: Lederer

Au début de la vingtaine, un jeune homme restaurait des montres de poche et des pendules dans les musées allemands. Son métier était la réparation. Mais chaque mécanisme qui lui passait entre les mains lui reposait la même question : pourquoi une montre retarde-t-elle ? Pourquoi une montre juste aujourd’hui dérive-t-elle d’elle-même six mois plus tard ? Bernhard Lederer n’a jamais lâché cette question, et pendant quarante ans il en a cherché la réponse au même endroit. L’échappement.

Ce qui mesure le temps dans une montre mécanique n’est ni le ressort ni les rouages. C’est le balancier, qui oscille à sa cadence propre. Comme un pendule, comme une corde de guitare, un balancier livré à lui-même met toujours le même temps pour aller et revenir. Tout le reste de la montre n’assure que deux tâches : compter cette oscillation, et l’entretenir pour qu’elle ne s’éteigne pas. L’échappement est le nom que nous donnons à la seconde tâche. Et c’est précisément là que le problème se noue, car toute impulsion est aussi une intrusion. Chaque main qui touche le balancier dérange ce qu’elle mesure.

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Le cœur de l’architecture. Deux rouages indépendants impulsent le balancier directement, à tour de rôle. Photo: Lederer

La quasi-totalité des montres mécaniques fabriquées aujourd’hui repose sur l’échappement à ancre suisse. Il est peu coûteux, robuste, il se remet d’un choc. En contrepartie, ses palettes glissent sur les dents de la roue d’échappement, glisser veut dire frotter, et le frottement réclame de l’huile. L’huile vieillit. Elle s’épaissit, s’amincit, se charge de poussière, se réfugie dans les angles. Ce qui gâte la marche d’une montre n’est presque jamais une panne ; c’est quelques microgrammes de liquide qui changent discrètement de chimie. L’objection que Lederer porte depuis quarante ans vise exactement cela : la justesse d’un instrument de mesure ne devrait pas dépendre de la matière la moins stable qu’il contienne.

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"Un échappement n’est pas là pour mesurer le temps. Il est là pour découper la force en morceaux assez petits pour ne pas le déformer."

Hasan Bekmezci

Cette objection a une histoire. Au début du dix-neuvième siècle, Abraham Louis Breguet dessine un dispositif destiné à supprimer presque tout frottement de glissement et le nomme échappement naturel. Deux roues d’échappement distinctes donnent au balancier une impulsion directe, sans lubrifiant. L’idée était parfaite ; la fabrication ne l’était pas. Breguet n’en réalisa qu’une poignée, et le dessin resta sur le papier un siècle et demi durant.

Celui qui l’en a sorti s’appelle George Daniels. En 1974, dans son atelier de l’île de Man, il reprend l’idée des deux roues, en corrige la géométrie point par point, et fabrique le tout de ses mains. Le résultat, connu depuis sous le nom d’Independent Double Wheel, fonctionnait sans lubrification et tenait sa marche au fil des ans. Ce faisant, Daniels n’a pas seulement construit un mécanisme. Il a démontré qu’à l’ère industrielle un seul homme, suffisamment obstiné, pouvait encore réécrire les fondements de la précision.

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Le dessin d’abord, le calcul ensuite. Chaque pièce produite à l’atelier naît sur ces feuilles. Photo: Lederer

Lederer est le troisième maillon. Le Central Impulse Chronometer, achevé en 2020, reprend l’idée de Breguet et la solution de Daniels pour y ajouter sa propre réponse : deux rouages indépendants, chacun s’achevant sur son mécanisme de force constante. Il a remporté le Prix de l’Innovation au Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2021.

Pour comprendre ce que fait un mécanisme de force constante, il suffit d’imaginer un ressort de barillet tendu au remontage et mou en fin de course. À plein, la poussée qui parvient à l’échappement est forte ; trente heures plus tard elle est faible, et l’amplitude du balancier dérive entre les deux. Le remontoir d’égalité, ce petit ressort intermédiaire, supprime cette dérive. Il prend la force variable du barillet, l’emmagasine, et la restitue à l’échappement sous forme d’une impulsion brève, rigoureusement identique à chaque fois. L’échappement ignore ainsi complètement l’état du barillet.

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Chaque composant du calibre est produit, décoré et réglé à l’atelier de Saint-Blaise. Photo: Lederer

Imaginons deux personnes à l’établi en train de discuter de cette architecture : l’ingénieur qui a conçu l’échappement, et le régleur qui devra le régler.

Le régleur objecte le premier. Pourquoi deux rouages ? Un meilleur remontoir sur un seul rouage donnerait le même résultat, avec moitié moins de pièces.

La réponse du concepteur tient à la façon dont un balancier se déplace réellement. Il va et vient, et chaque oscillation complète comporte deux demi-alternances. Dans un échappement à détente à une seule roue, l’impulsion n’est donnée qu’à l’une des deux ; pendant l’autre, le balancier vit sur son inertie. Les deux moitiés ne sont pas dans les mêmes conditions, l’oscillation n’est donc pas tout à fait symétrique. Deux rouages indépendants effacent cette asymétrie : chaque moitié reçoit sa roue et son remontoir, et les deux impulsions peuvent être égalisées.

Le régleur formule sa seconde objection. Deux rouages, c’est deux fois le frottement, deux fois les pièces, deux fois les points de réglage. Qu’un seul se dérègle et le bénéfice disparaît.

Le concepteur en convient. C’est le prix à payer. Ce que l’on achète en échange tient en une phrase : la force qui touche le balancier n’est jamais une force qui a changé depuis hier.

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"Ce qui est inversé ici n’est pas le mécanisme. C’est la direction du regard."

Hasan Bekmezci

C’est très exactement ce que fait l’InVerto. Le mouvement est retourné, et la face qui devrait porter un cadran porte le mécanisme. Il ne s’agit pas d’un squelettage ; squeletter, c’est retirer de la matière, et ici rien n’est retiré. Le côté habituellement caché derrière le fond est simplement amené devant. Ponts, roues, ressorts de remontoir, roues d’échappement, tout se trouve là où le regard se pose déjà. Une montre-bracelet a deux visages, et Lederer a choisi celui qui regarde le monde plutôt que celui qui regarde le poignet.

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Les aiguilles bleuies des heures et des minutes circulent au-dessus des rouages : la lisibilité s’appuie sur le mécanisme lui-même. Photo: Lederer

Le cadran est entièrement réalisé à la manufacture et se permet une seule ouverture : la fenêtre sur l’échappement breveté. Des compteurs qui se chevauchent, associés à une petite seconde qui progresse en sens inverse, installent une lecture par strates. Lire l’heure n’est pas ici l’affaire d’un coup d’œil, mais d’une courte habitude. Une fois l’habitude prise, on ne lit plus seulement des chiffres : on voit aussi ce que le mécanisme est en train de faire.

Le boîtier mesure 39 mm de diamètre pour 10,75 mm d’épaisseur. Le titane a été retenu, ce qui donne une montre qui s’impose par son volume et non par son poids. Deux glaces saphir bombées, traitées antireflet sur leurs deux faces, la ferment de part et d’autre. Le bombé n’est pas un ornement : il casse l’écrasement visuel d’une glace plate et attire le regard vers l’intérieur.

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Trente-neuf millimètres de diamètre, 10,75 d’épaisseur. Des proportions calculées pour bien se tenir, non pour paraître fines. Photo: Lederer
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Vue à travers le fond saphir, la seconde moitié de l’architecture apparaît. Photo: Lederer

Ce que cette montre affirme vaut parce que cela se mesure. L’architecture CIC bat à trois oscillations complètes par seconde, soit 21 600 alternances par heure, et le mouvement est certifié COSC. En 2024, Lederer est allé plus loin en présentant la Triple Certified Observatory : la première montre-bracelet à franchir les observatoires de Genève, de Glashütte et de Besançon tout en portant un certificat COSC, soit quatre certifications chronométriques réunies. La même année, Genève lui décernait le Prix de la Chronométrie. En 2025, elle figurait parmi les finalistes du Louis Vuitton Watch Prize. Pour 2026, elle est nommée en catégorie Complication au Grand Prix d’Horlogerie de Genève.

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"Un certificat n’est pas un compliment. C’est un aveu : j’ai été mesuré, et je n’avais nulle part où me cacher."

Hasan Bekmezci
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Né en 1958, Bernhard Lederer est membre de l’académie des créateurs indépendants AHCI depuis 1985. Photo: Lederer

Son parcours n’a rien d’une ligne droite. En 1990 il réinterprète l’échappement à gravité de Charles Bond. En 1996 il accepte un chantier que tous les fabricants traditionnels d’horloges de clocher avaient refusé pour raisons climatiques, et érige vingt-sept horloges monumentales conçues pour résister aux tempêtes et à la chaleur. En 2011 il réalise un tourbillon qui boucle un tour de cadran en cent huit minutes, la durée exacte du vol de Gagarine. En 2016 il met au point, pour les unités de déminage de la marine allemande, un mouvement qui tient sa marche dans un champ de cent mille gauss. Rien de tout cela ne relève d’une stratégie de collection. Ce sont les photographies, prises à des années différentes, d’une même curiosité.

Le prix s’établit à 152 000 francs suisses hors taxes, et la production est allouée jusqu’à l’été 2027, ce qui range la montre dans cette petite catégorie où disposer de la somme ne suffit pas. Le vrai sujet de cette pièce n’est pourtant ni son prix ni sa rareté. C’est qu’une question posée il y a trois siècles mérite encore qu’on y réponde, et qu’un homme ait accepté d’y consacrer quarante ans.

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À l’établi de montage, les pièces entrent une à une ; le mouvement en compte 212. Photo: Lederer

En horlogerie, la précision se présente d’ordinaire sous forme de chiffre : tant de secondes par jour. Mais le chiffre n’est pas l’essentiel. Derrière lui se tient la répétabilité. Il est facile pour une montre d’être juste aujourd’hui. Le difficile est de refaire la même chose demain, le mois prochain, barillet plein ou presque vide. Toute l’architecture de la CIC 39 InVerto est bâtie autour de cette seule phrase. Retirer le cadran pour mettre le mécanisme devant n’est pas davantage un effet de scène ; c’est la montre qui vous montre comment elle tient parole.

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L’établi d’une curiosité de quarante ans. Photo: Lederer
Catégorie Chefs-d’Œuvre
Auteur Hasan Bekmezci
Publié le Eylül 17, 2026
Lecture 7 min read
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