Au printemps 1908, alors que l’hiver glacial de Saint-Pétersbourg cédait la place aux glaces rompues de la Neva, une voiture s’arrêta dans la cour du Palais d’Hiver. Les gardes du tsar Nicolas II reçurent avec révérence l’écrin de velours venu du célèbre atelier du 24 de la rue Bolchaïa Morskaïa. À l’intérieur se tenait un miracle d’artisanat, offert en cadeau de Pâques à la mère du tsar, l’impératrice douairière Maria Feodorovna : l’Œuf impérial au paon de 1908.
Maria Feodorovna était passionnément attachée à l’immense Horloge au paon du dix-huitième siècle qu’elle admirait au Palais d’Hiver. C’était l’œuvre de l’orfèvre anglais James Cox, un présent de Potemkine à Catherine la Grande, et c’est aujourd’hui le plus somptueux automate de l’Ermitage. Peter Carl Fabergé connaissait cette passion et confia à son maître automatier Dorofeïev une tâche presque impossible : faire tenir dans le creux d’une main un spectacle bâti à l’échelle d’une salle d’apparat. Dorofeïev travailla trois années entières sur l’oiseau lui-même et sur ses prototypes. La mesure d’un métier n’est pas ce qu’il sait faire de grand, mais jusqu’où il sait rétrécir la même chose.
La coque extérieure de l’œuf était taillée dans un seul bloc de cristal de roche transparent et cerclée de fils d’argent doré. Ouvert par le fermoir du sommet, il se séparait en deux moitiés, chacune encadrée d’une monture de style rococo. À l’intérieur se dressait un arbre d’or gravé dont les fleurs étaient faites d’émail et de pierres précieuses, et sur ses branches se perchait un paon mécanique d’or et d’émail, long de cent dix millimètres.
Le principe de l’automate se cachait ici : le mécanisme n’était pas dans l’arbre mais dans le corps même de l’oiseau. On soulève le paon de ses branches et on le remonte ; posé sur une surface plane, il se met à marcher d’un air orgueilleux, bouge la tête et déploie puis referme sa queue émaillée comme un éventail. En une année sans électricité et sans microscopes numériques, avec pour seuls outils des loupes, des limes à main et un tour d’horloger.
Dans le siècle écoulé, des empires sont tombés, les cartes ont changé et l’œuf a changé de mains. En 1927, l’Antikvariat de l’État soviétique le vendit, avec neuf autres œufs impériaux, à Wartski à Londres ; en 1949 le Suisse Dr Maurice Sandoz l’acquit, et en 1955 il fut donné à la Fondation Édouard et Maurice Sandoz à Lausanne. Un cadeau de Pâques russe se tient aujourd’hui dans la vitrine d’une fondation suisse.
Lorsque Fabergé a voulu porter au poignet la magie de cet automate de 1908, la maison est allée trouver l’architecte de mouvements le plus à contre-courant de l’horlogerie indépendante : Jean-Marc Wiederrecht, fondateur de l’atelier Agenhor à Genève. Le calibre et la complication ont été développés depuis la page blanche pour cette montre et pour Fabergé seule, et ils portent deux demandes de brevet distinctes.
Wiederrecht a jeté par-dessus bord toute la doxa des aiguilles des heures et des minutes. Il n’y a pas d’aiguille des minutes conventionnelle sur le cadran ; les minutes sont indiquées par la queue qui s’ouvre d’un paon sculpté à la main, assis dans le coin inférieur gauche. Et c’est là que se trouve la difficulté : chacune des quatre plumes qui composent la queue bouge au même instant, mais chacune à une vitesse différente. Imiter l’ouverture d’un éventail est facile ; le faire à quatre vitesses distinctes, toutes reliées à un seul barillet, est une autre affaire.
Lorsque la minute atteint soixante, les plumes se referment dans un accord parfait en une fraction de seconde et la queue revient à zéro. Ce saut rétrograde est le moment le plus dramatique du cadran, et il se produit une fois par heure.
La fonction des heures a été retirée du centre. Les heures sont inscrites sur un anneau de nacre qui tourne au bord extérieur du cadran, et cet anneau tourne dans le sens antihoraire ; l’heure se lit sur le chiffre aligné avec la couronne de remontoir, à trois heures. L’anneau est relié directement au barillet, car il n’existe pas d’autre façon de faire tourner une masse aussi large sans à-coup. Et l’ouverture des plumes dépend de la rotation de cet anneau : à mesure que l’heure avance, la queue se déploie. Montrer le temps avec une aiguille donne une information ; le montrer par l’ouverture d’une queue oblige à regarder.
format_quote"La mesure d’un métier n’est pas ce qu’il sait faire de grand, mais jusqu’où il sait rétrécir la même chose."
Hasan Bekmezci
Ce théâtre mécanique se tient dans un boîtier de joaillerie, et ce boîtier est au moins aussi bavard que le mouvement.
Le boîtier mesure trente-huit millimètres, en platine. Cinquante-quatre diamants taille brillant sont sertis sur la lunette, un virgule quatre-vingt-trois carat au total. Le cadran est en or dix-huit carats et porte trois familles de pierres : cent vingt-sept diamants taille brillant, trente et une tourmalines Paraiba et cinquante-sept tsavorites. Autrement dit, cette mer de vert et de turquoise au pied du paon n’est ni une peinture ni un émail mais des pierres serties une à une. La façon la plus honnête d’imiter la couleur des plumes d’un oiseau est de porter cette couleur.
La glace est bombée ; regarder le cadran donne la sensation de tenir un galet, car le dôme agrandit et adoucit à la fois. Le fond est en saphir, et toutes les finitions du calibre à remontage manuel restent à découvert.
Cette synthèse a trouvé sa réponse à Genève en 2015 : la Lady Compliquée Peacock a remporté le prix Ladies’ High-Mech au Grand Prix d’Horlogerie de Genève, la cérémonie la plus prestigieuse de l’horlogerie. Qu’une maison de joaillerie reçoive un prix mécanique signifie que cette maison a été pesée comme horloger et pas seulement comme joaillier.
format_quote"Montrer le temps avec une aiguille donne une information ; le montrer par l’ouverture d’une queue oblige à regarder."
Hasan Bekmezci
La Lady Compliquée Peacock est le dernier maillon d’une lignée qui court de l’automate que Peter Carl Fabergé avait caché dans un œuf en 1908 jusqu’à la géométrie moderne des rouages de Jean-Marc Wiederrecht.
Et bien qu’un siècle sépare les deux œuvres, toutes deux font la même chose : elles font sortir la lecture de l’heure du domaine de la nécessité pour en faire le spectacle d’une chose qui se rouvre toutes les heures.
format_quote"Qu’une maison de joaillerie reçoive un prix mécanique signifie qu’elle a été pesée comme horloger et pas seulement comme joaillier."
Hasan Bekmezci