Quitter un métier pèse plus lourd que de ne l’avoir jamais appris. Celui qui n’a pas appris ignore ce qu’il manque. Celui qui est parti le sait.
Dominique Renaud ouvre en 1986 un atelier dans la Vallée de Joux. Pendant les trente années suivantes, ce qui s’y fabrique circule sur les cadrans des plus grandes maisons du monde : répétitions minutes, tourbillons, chronographes. Son propre nom n’apparaît jamais en vitrine. Puis un jour il s’arrête et se retire de l’horlogerie.
On ne revient pas, d’ordinaire, d’un départ pareil. La main perd sa mémoire, l’établi refroidit, l’industrie avance à son rythme. Renaud, lui, est revenu, et pas seul. À ses côtés se tenait Julien Tixier, alors au début de la trentaine, formé à la restauration, un homme qui fabrique à la main ses pièces et ses outils. En 2023, tous deux fondent une maison.
Et ils ont donné à leur première montre le nom d’un lundi.
Ce nom n’est pas une plaisanterie mais un programme. Le plan prévoit sept montres, chacune associée à un jour de la semaine, et chaque jour consacré à l’un des problèmes fondamentaux de l’horlogerie. Le premier jour, lundi, prend le plus ancien : l’énergie. D’où une montre tire-t-elle sa force, comment la stocke-t-elle et comment la distribue-t-elle également ?
Et qu’un maître revenant à l’établi après des années appelle son premier jour lundi constitue la seconde couche de la même phrase. Lundi est le jour où le travail recommence. Non pas là où il s’était arrêté, mais depuis le début.
format_quote"Quitter un métier pèse plus lourd que de ne l’avoir jamais appris. Celui qui n’a pas appris ignore ce qu’il manque ; celui qui est parti le sait."
Hasan Bekmezci
Le problème que Monday entreprend de résoudre est techniquement très net. Dans une montre automatique, le mouvement du bras fait tourner une masse, et cette masse arme le ressort. Plus la masse est grande et lourde, plus le remontage est efficace. Mais une masse pleine recouvre le mouvement : rien de ce qui se trouve dessous n’est visible.
Le micro-rotor fut inventé comme réponse : une petite masse encastrée dans le mouvement lui-même. Il dégage la vue mais, parce qu’il est plus petit, son inertie chute et il remonte moins. Depuis près d’un siècle, l’horlogerie comble ce déficit toujours de la même façon, en faisant la masse en or, voire en platine. Ce qui ne résout pas le problème mais le rachète par la densité.
Renaud et Tixier ont pris ici une autre route et traité le micro-rotor moins comme une masse que comme un mécanisme de mouvement. Le nom donné à la pièce le dit assez : la danseuse. L’objectif est de recueillir plus intelligemment le peu d’énergie que produit une petite masse.
La même pensée se retrouve dans le rythme du mouvement. Cette montre bat à dix-huit mille alternances par heure, soit deux battements et demi par seconde. Le standard actuel est une fois et demie plus rapide, et une montre lente passe pour démodée. Mais un balancier qui oscille lentement dépense moins d’énergie, décrit un arc plus ample et marche plus longtemps sur le même ressort. C’est de là que viennent les soixante heures et plus de réserve. Ce n’est pas un hasard si une montre consacrée à l’énergie bat lentement.
Organica est le nouveau costume de ce mouvement. Le boîtier est pour la première fois en platine : quarante virgule trois millimètres de diamètre, douze virgule six d’épaisseur verre compris. Le platine est plus lourd que l’or et bien plus pénible à travailler ; il traîne au tour, il devient pâteux au polissage, et obtenir la même forme y prend plusieurs fois le temps de l’or. Une maison ne le choisit que si elle veut que le poids se sente dans la main.
Le cadran vient d’un tout autre monde. Il est l’œuvre des Ateliers Olivier Vaucher, maison genevoise qui produit discrètement depuis des années les émaux et les gravures des grandes marques. Son nom ne figure d’ordinaire pas sur le cadran ; les surfaces qu’elle fabrique se trouvent sur des montres que tout le monde connaît.
Plus de cent douze heures de travail manuel ont été consacrées à celui-ci, et deux techniques y sont superposées. D’abord une gravure multi-niveaux : la surface n’est pas creusée à une seule profondeur mais étagée sur plusieurs, si bien que le motif cesse d’être un dessin pour devenir un bas-relief. Ensuite l’émail grand feu : une poudre de verre déposée sur le métal et cuite à répétition à près de huit cents degrés. Chaque cuisson rétracte l’émail, le fend parfois, en déplace parfois la couleur. Et si un cadran se fend à la dernière cuisson, cent douze heures partent à la poubelle.
Ce qui en sort n’est ni un émail plat ni une gravure sèche. La lumière ne se réfléchit pas sur un seul plan : elle se réfracte plusieurs fois entre les couches, et le motif s’ouvre et se referme selon l’angle du regard.
format_quote"Si un cadran se fend à la dernière cuisson, cent douze heures partent à la poubelle. L’émail est la seule technique décorative qui ne se rattrape pas."
Hasan Bekmezci
Le motif lui-même est un calcul. Symétrique, ramifié, s’ouvrant du centre vers le bord ; une plante au premier regard, un plan d’architecte au second. Une contrainte se cache derrière ce choix : un mouvement tourne sous ce cadran, et il faut ménager un chemin au balayage des aiguilles. Plus le motif est dense, plus l’aiguille s’y perd. Ce qu’a fait Vaucher, c’est écarter la complexité des routes que parcourent les aiguilles.
Les aiguilles sont donc fines, longues et aiguisées. Sur un fond chargé, ce qui rend une aiguille lisible n’est pas son épaisseur mais la netteté de son arête.
format_quote"La vérité la plus ancienne et la moins commentée de l’horlogerie : toute signature se pose sur quantité de mains non signées."
Hasan Bekmezci
Sept exemplaires sont réalisés. Dans les premières années d’une maison, ce chiffre n’est pas une stratégie mais une capacité : autant qu’un établi de deux personnes peut réellement produire.
Le premier atelier fondé par Dominique Renaud a travaillé sous le nom des autres et bâti quelques-uns des mécanismes les plus difficiles du monde. Quarante ans plus tard, la seconde maison qu’il a fondée porte son nom sur le cadran, et l’émail de ce cadran sort d’une autre maison dont le nom n’y figure nulle part. Voilà la vérité la plus ancienne et la moins commentée de l’horlogerie : toute signature se pose sur quantité de mains non signées.
Lundi est le jour où l’on recommence en le sachant.