Le battement des poumons bleus de la planète : des courants océaniques à la feuille pliée, Vacheron Constantin Métiers d’Art “Oraygami”

Six raies manta planent sur ce cadran. Aucune n’est en métal. Toutes sont en papier, pliées à la main par l’origamiste Anja Midori et posées sur un fond d’or guilloché. Rien ne passe au-dessus d’elles, car cette montre n’a pas d’aiguilles.

Hasan Bekmezci · · 6 min read
Vacheron Constantin

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Au milieu d’un océan d’encre, quand les projecteurs d’un navire de recherche fendent l’eau, un théâtre commence en dessous. À quelques mètres sous la surface apparaissent des formes qui ne ressemblent à aucun poisson.

Chaque fois que je les observe, mon étonnement monte d’un cran, dit le biologiste accoudé au bastingage. Ce qui glisse là-dessous n’est pas un poisson ordinaire. Son corps est entièrement cartilagineux : il encaisse la pression du grand large sans porter un seul os cassant. Ni écailles ni cuirasse ; sa peau est couverte de denticules microscopiques qui réduisent la traînée à presque rien, si bien qu’il file dans l’eau sans un bruit.

Qui les voit d’aussi près pour la première fois ne pense pas qu’elles nagent. Il croit qu’elles volent, en apesanteur, sous l’eau. Avec une envergure qui peut atteindre sept mètres, ce sont les oiseaux planeurs de la mer. Pas une aspérité sur elles, pas une ligne qui ne serve le mouvement.

Elles possèdent le plus gros cerveau et le meilleur rapport cerveau-corps de tous les poissons. Elles figurent sur la très courte liste des animaux qui se reconnaissent dans un miroir, autrement dit qui savent qu’ils existent. Elles déploient les nageoires céphaliques de part et d’autre de la tête comme deux pelles et dirigent le plancton vers la bouche. Elles ne chassent rien et ne blessent rien. Elles planent, simplement.

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Vacheron Constantin Métiers d’Art “Oraygami”. Boîtier de quarante-deux millimètres en or gris 18 carats, 12,9 mm d’épaisseur. Photo: Vacheron Constantin

Cette élégance n’est pas seulement une affaire d’esthétique. La raie manta est une pompe biologique installée au centre de la respiration de la planète.

La nuit, elles descendent de la surface jusqu’à deux cents ou mille mètres, dans la zone crépusculaire, pour se nourrir. Cette couche est une immense réserve minérale de zooplancton, de petits crustacés et d’organismes microscopiques ; en y planant, elles chargent azote, phosphore et fer. Puis, pour récupérer la chaleur corporelle perdue dans cette eau glaciale, elles remontent vers la couche éclairée par le soleil.

C’est là que tout se joue. L’eau de surface, exposée au soleil, est le plus souvent pauvre en fer et en azote : une sorte de désert océanique. Les raies y relâchent ce qu’elles ont digéré en profondeur, et ce rejet agit comme un engrais liquide extrêmement concentré. Nourri de ces minéraux, le phytoplancton connaît une explosion démographique. Plus de la moitié de l’oxygène terrestre provient de ces plantes marines microscopiques : une inspiration sur deux leur est due. Le plancton en pleine floraison absorbe le dioxyde de carbone atmosphérique, puis, en mourant, coule vers le fond en emportant ce carbone, le retirant de l’atmosphère pour des millénaires.

Ce cycle a d’abord été décrit chez les baleines. Mais sur les immenses étendues tropicales où les baleines ne passent pas, ce sont les raies qui en assurent la charge. Elles sont une seringue vivante, aspirant le sédiment minéral de la nuit du fond pour l’injecter dans le monde éclairé d’en haut.

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"Une inspiration sur deux est l’œuvre d’une poignée de minéraux remontés de l’obscurité."

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Le fond est en or 18 carats guilloché main. Les six raies posées dessus sont pliées dans du papier. Photo: Vacheron Constantin

Ce que le biologiste a vu dans ce faisceau nous est revenu à l’été 2026 dans une matière tout autre. À l’approche de sa deux cent soixante-dixième année, Vacheron Constantin a dévoilé un ensemble de six pièces intitulé Métiers d’Art Tribute to the Animal Kingdom. Toutes procèdent du One of Not Many Crafts Programme de la maison, qui associe un artisan étranger à l’horlogerie aux horlogers genevois et demande que sa technique propre soit portée pour la première fois à l’échelle d’un cadran.

La pièce revenue aux raies s’appelle Oraygami, référence 7630A/000G-H204. Et les six raies de ce cadran ne sont ni sculptées, ni coulées, ni peintes. Elles sont pliées.

L’artisane s’appelle Anja Midori et sa discipline est le micro-origami : transformer une feuille unique en animal, par des plis inférieurs au millimètre et sans la moindre coupe. La règle de l’origami est impitoyable ; on ne coupe pas, on ne colle pas. Faire sortir d’un seul carré les nageoires céphaliques, la courbe de l’aile et cette longue queue effilée exige que l’ordre des plis soit juste dès le premier. Midori l’a fait à une échelle qui tient dans une boîte de montre, chaque figure née d’un carré de papier tenu à la brucelle.

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Une raie prend forme. La règle de l’origami interdit la coupe comme la colle. Photo: Vacheron Constantin
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L’établi de micro-origami. Chaque figure sort d’un carré unique, sans découpe. Photo: Vacheron Constantin

Sous le papier se trouve le produit de la discipline inverse : de l’or 18 carats guilloché main. Guillocher, c’est graver dans le métal une texture géométrique ininterrompue sur un tour à guillocher actionné à la main, sans arrêter la machine ni rompre le rythme du bras. Le motif d’ondes de ce fond s’ouvre et se referme avec la lumière et transforme l’or en profondeur bleue. Deux échelles de temps cohabitent sur ce cadran : un papier plié en quelques secondes et un tour travaillé pendant des heures.

Poser du papier sur de l’or paraît d’abord un choix étrange. Mais la valeur s’inverse ici. Le précieux n’est pas l’or ; c’est la chose fragile qu’on a posée dessus. En faisant de l’or le fond et du papier le sujet, Vacheron rompt délibérément la hiérarchie.

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"Le précieux n’est pas l’or. C’est la chose fragile posée dessus, et la hiérarchie est rompue à dessein."

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Les six raies se tiennent à des hauteurs différentes au-dessus du guillochage et forment un banc dès que la lumière bouge. Photo: Vacheron Constantin
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Ni aiguille des heures ni aiguille des minutes. Le temps est réparti dans quatre guichets périphériques. Photo: Vacheron Constantin

La décision la plus radicale de ce cadran a été prise là où on ne la voit pas. Il n’y a pas d’aiguilles.

À l’intérieur tourne le calibre 2460 G4 de Vacheron Constantin, un mouvement automatique de deux cent trente-sept composants battant à 28 800 alternances par heure, avec quarante heures de réserve. Le G4 désigne quatre indications, et toutes quatre ont été repoussées vers le bord du cadran au lieu d’en occuper le centre. Heure sautante en haut à gauche, minute traînante en haut à droite, jour sautant en bas à gauche, date traînante en bas à droite. Une indication sautante attend puis se met en place d’un seul coup ; une indication traînante avance sans qu’on la surprenne jamais. Deux tempéraments du temps fonctionnent en même temps sur le même cadran.

Cette disposition n’est pas une démonstration technique. Elle existe pour que les aiguilles disparaissent. Dès que le centre est libéré, le cadran cesse d’être un instrument et devient une scène, sans barre d’acier balayant les raies. Les 12,9 millimètres d’épaisseur du boîtier de quarante-deux millimètres en or gris répondent à la même intention : environ quatre millimètres d’air séparent les figures de papier du saphir, si bien que rien n’est écrasé contre la glace et que les raies planent réellement.

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"Dès que le centre est libéré, le cadran cesse d’être un instrument et devient une scène."

Hasan Bekmezci
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Calibre 2460 G4. Automatique, deux cent trente-sept composants, 28 800 alt/h, quarante heures. Photo: Vacheron Constantin
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Le fond saphir. Masse oscillante et ponts sont terminés selon les exigences du Poinçon de Genève. Photo: Vacheron Constantin

À travers ce fond apparaît, sur la masse oscillante, un relief d’outils d’artisan, identique sur les six pièces de la série. Vacheron n’a pas placé ses propres armes derrière le mouvement, mais les instruments de la main. Toute la thèse de la collection tient dans cette petite gravure.

Oraygami n’est pas une montre de plongée et n’attend nullement de rencontrer l’eau. Ce qu’elle fait est plus étrange. Elle prend l’animal le plus silencieux de l’océan, le rend dans la matière la plus fragile qui soit et le pose sur la plus durable. Le papier repose sur l’or, et l’or sur quarante heures d’énergie accumulée.

Chaque fois que vous regardez ces six ombres sous le saphir, vous vous souvenez de l’arrangement modeste qui, à des milliers de mètres de fond, fabrique la moitié de l’air que nous respirons. Une liberté qui ne lutte pas contre le courant mais voyage avec lui.

Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Ağustos 31, 2026
Read Time 6 min read
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