La lenteur n’est pas le fruit de la paresse mais de l’arithmétique. Pour le comprendre, il faut monter dans la brume des monts du Sichuan.
Vous êtes dans un silence absolu où l’on n’entend rien d’autre que le murmure du vent dans les feuilles de bambou. De la brume surgit un panda immense ; il ne se soucie ni de la tempête ni du passage du temps. Il s’assied simplement, saisit une pousse de bambou et se rend à la quiétude de l’instant.
Si vous me demandez maintenant où se trouve l’art ici, je répondrai ceci : si vous ne voyez sur ce cadran qu’un bracelet vert et une jolie image de panda, vous avez manqué l’une des révoltes philosophiques les plus profondes de l’horlogerie moderne. L’art de cette pièce de 3 300 francs signée FAYY se situe bien au-delà des coups de pinceau. Il représente un miracle biologique et un croc-en-jambe philosophique tendu au cours du temps.
La haute horlogerie traditionnelle découpe le temps en tranches et pousse l’homme dans la hâte. Chronographes, secondes foudroyantes, échelles qui divisent la minute par cent. Les secondes tombent sur notre dos comme un fouet. Or, en chinois, manman veut dire ralentir, ne pas se presser, s’installer dans l’instant. C’est aussi le nom du panda à qui appartient ce cadran : Manman.
Le panda du cadran ne se presse pas. Il ne court pas pour chasser, il ne s’épuise pas à poursuivre des objectifs. Il passe quatorze heures de la journée assis à manger du bambou. Cette montre est un manifeste silencieux posé sur un cadran contre la hâte inépuisable de l’homme moderne : où cours-tu ? Le temps est une chose qui s’épuise tant que tu le poursuis, et qui s’élargit dès que tu t’arrêtes pour t’y installer. Ce que vous portez au poignet vous apprend moins à lire le temps qu’à le ralentir.
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Hasan Bekmezci
Mais cette lenteur n’est pas un choix, c’est une obligation, et c’est exactement là que se trouve le sceau inscrit dans la biologie. Le panda est anatomiquement un carnivore, un ours ; son intestin est celui d’un carnivore, court et simple. Il n’a aucune chambre de fermentation pour décomposer la cellulose. Et pourtant sa subsistance est le bambou, l’herbe la plus dure et la plus fibreuse du monde.
Le résultat est une crise comptable : il ne digère guère plus du cinquième de ce qu’il mange. La seule manière de compenser cela est la quantité. Il mange entre douze et trente-huit kilos de bambou par jour, passe la moitié de la journée à mastiquer, et se déplace délibérément lentement pour ne pas dépenser une énergie qu’il ne pourra pas remplacer. La quiétude du panda n’est donc pas un tempérament mais la solution d’une équation. Aucun calme, dans l’univers, n’est gratuit.
Comment la patte d’un ours tient-elle alors une fine tige de bambou ? C’est ici que la signature du dessein devient visible. L’un des os du poignet du panda, le sésamoïde radial, a été allongé de sorte qu’il fonctionne comme un doigt. Nous l’appelons le faux pouce. Faux, parce que ce n’est pas un doigt : c’est un os du poignet. Mais il fait le travail : il verrouille la tige contre la paume, épluche la gaine, tient la pousse.
Regardez attentivement la façon dont ce panda miniature saisit son bambou. Cette prise n’est pas l’œuvre du hasard : c’est l’art de celui qui donne la subsistance et façonne l’architecture osseuse de la créature pour qu’elle puisse l’atteindre. La puissance qui trace l’orbite des étoiles de la Voie lactée est la même que celle qui a taillé l’os du poignet de ce panda à la mesure d’une tige. Celui qui donne son orbite à une étoile donne son pouce à un ours, et signe les deux de la même main.
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Hasan Bekmezci
Venons-en à la montre, car le métier ne se trouve pas là où vous le supposez. La Manman Panda n’est pas une miniature peinte sur un cadran. Le portrait est travaillé sous la glace saphir selon la peinture intérieure chinoise, un artisanat reconnu en Chine comme patrimoine culturel immatériel de niveau national. La peinture intérieure consiste à travailler depuis la face arrière du verre, dans l’ordre inverse : le détail qui apparaîtra au premier plan est posé en premier, le fond en dernier. Comme si l’on prononçait une phrase de la fin vers le début.
Environ trois mille cinq cents coups de pinceau pour un seul cadran. Tous à l’échelle du millimètre, tous sans retour possible, et tous refermés dans le verre une fois le travail achevé. Le saphir cesse ainsi d’être la surface qui protège le mouvement et devient l’œuvre elle-même. La pièce la plus résistante de la montre est aussi le support de son art le plus fragile.
Deux noms se tiennent derrière ce travail. Le portrait a été dessiné par Yuan Long Jun, concepteur en chef de la culture du panda à la World Ecological Design Organisation, qui travaille sur cet animal depuis plus de trente ans. Celui qui a porté ce dessin sous le saphir est Lai Si Jia : héritier de troisième génération de la tradition de peinture intérieure du Guangdong et son seul représentant reconnu. Quand un métier n’a plus qu’un seul représentant reconnu, ce métier est confié à la patience d’une seule personne.
Les aiguilles qui balaient l’image ne coupent-elles pas ce tableau en deux ? Non, car il n’y a pas d’aiguilles. Les heures, les minutes et les secondes tournent sur des disques indépendants et se lisent par de petites fenêtres ouvertes dans l’image. Les chiffres sont écrits dans le vert des feuilles : l’affichage n’est donc pas un instrument posé sur la peinture, mais une partie d’elle. C’est peut-être la décision la plus courageuse qui s’offre à une montre : ne pas sacrifier la lisibilité à l’image, et ne pas sacrifier l’image à une aiguille.
Sur le bord droit du cadran se tient un seul caractère chinois. C’est l’un des Douze Rameaux Terrestres, la marque de cet ordre ancien qui divise la journée chinoise traditionnelle en douze doubles heures. Là où la montre occidentale cherche à subdiviser la minute, le calendrier oriental coupe le jour en grands morceaux. Sur ce cadran, les deux se tiennent sur une seule surface : d’un côté un chiffre occidental lu par une fenêtre, de l’autre le nom de la double heure.
format_quote"Quand un métier n’a plus qu’un seul représentant reconnu, ce métier est confié à la patience d’une seule personne."
Hasan Bekmezci
En horlogerie, un bracelet n’est le plus souvent qu’un morceau de cuir passif qui tient le boîtier au poignet. Ici, le cuir vert est estampé à la main d’un motif de bambou, de sorte que la forêt du cadran débordé du boîtier et enveloppe le poignet. La montre cesse d’être une image emprisonnée dans un boîtier et devient un écosystème enroulé autour du bras. Là où le cadran s’arrête, le paysage continue ; seule sa matière change.
Le boîtier appartient à la même continuité : trente-neuf par trente-neuf millimètres, douze millimètres d’épaisseur, en titane, sans cornes, couronne cachée. L’absence de cornes n’est pas un caprice de style mais une fonction : la montre peut être retirée de son bracelet et suspendue à un cordon de cuir. Elle quitte le poignet et devient un médaillon. Qu’une peinture puisse devenir un pendentif est l’aveu qu’elle était bien une peinture.
Au dos se trouve un second panda, de la même main et selon la même technique. Peindre la face que personne ne verra, c’est travailler pour soi et non pour l’acheteur.
Le mouvement épouse cette quiétude en restant discret : automatique, 28 800 alternances par heure, quarante heures remontoir armé à fond. Étanchéité à cinquante mètres. Cinquante pièces sont produites, à 3 300 francs suisses, ce qui pour un travail de main de cette échelle est d’une accessibilité inhabituelle. La maison dit l’avoir voulu ainsi : porter l’héritage de la peinture intérieure, et l’histoire de Manman, au public le plus large que ce métier autorise.
FA001 est la première montre de FAYY, engagée dans la catégorie Métiers d’art du GPHG 2026. Choisir, pour premier pas, non pas un cadran mais une peinture dans le verre relève moins du courage que de l’entêtement.
L’art, ici, n’est pas la rencontre de la peinture, du cuir et du métal. L’art, ici, est une position philosophique qui dit ralentis aux ambitions d’un homme ; un sceau anatomique de cet ordre miséricordieux qui nourrit un ours carnivore de pousses de bambou ; et la quiétude de la nature inscrite au poignet sous la forme d’une forêt.
Et il y a ceci : cette montre ne vous laisse pas lire l’heure vite. Elle vous fait lire un chiffre, par une fenêtre, entre les feuilles. Il faut s’arrêter une seconde pour regarder. Cette seconde est peut-être tout l’enjeu.