L’angle d’une étoile : de Jérusalem à La Mecque, la “Al-Muqaddasi” de Konstantin Chaykin

Sur un toit de Médine, un homme cherchait l’angle exact sous lequel son ami avait autrefois regardé une étoile. Quatorze siècles plus tard, un horloger russe a traduit cette même obstination en rapports d’engrenages : un calendrier lunaire calculé par des dents de laiton, sans la moindre ligne de code.

Hasan Bekmezci · · 6 min read
Konstantin Chaykin

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Le ciel au-dessus de Médine ressemblait à des diamants jetés sur du velours noir. Sur le toit de terre battue d’une des maisons, un vieil homme se tenait immobile, les yeux fixés sur un seul point lumineux parmi des milliers. Il ne clignait pas des paupières. Il ne bougeait pas d’un pouce. Il était sorti du cercle des heures pour se confondre avec cette unique lueur.

Un voisin qui passait dans la ruelle aperçut son ami planté là comme une statue à pareille heure, monta les marches, lui effleura l’épaule et lui demanda à voix basse ce qu’il faisait, ce qu’il cherchait dans toute cette obscurité.

Le vieil homme répondit sans baisser la tête. Notre ami aimait contempler le ciel, dit-il, il aimait suivre la course des étoiles. Il ne savait ni lire ni écrire, et pourtant les cieux lui furent ouverts verset après verset. Il nous récitait que les étoiles avaient été placées afin que nous trouvions notre chemin dans les ténèbres de la terre et de la mer.

Et maintenant, poursuivit-il, je regarde cette étoile. Une nuit, il a forcément dû se tenir près d’ici et lever la tête vers elle. Sais-tu ce que je fais ? Je cherche l’angle. Je voudrais regarder le ciel depuis l’endroit d’où il regardait, avec l’acceptation qu’il éprouvait. Je cherche sa trace dans la lumière d’une étoile.

Les deux hommes restèrent côte à côte sur le toit, les yeux sur la même étoile, et comprirent que le temps n’est pas fait que d’heures. Il est fait de mémoire, d’affection et d’attention consentie.

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"Je cherche l’angle sous lequel il a regardé. Le temps n’est pas fait d’heures ; il est fait de mémoire, d’affection et d’attention."

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Konstantin Chaykin
Konstantin Chaykin Al-Muqaddasi, horloge de table astronomique arabe miniature achevée en octobre 2010. Photo: Konstantin Chaykin

Cette attention est née dans le silence des hauteurs de La Mecque. Elle a gagné Médine, où les prières de nuit se disaient sur un sol de terre et où le ciel semblait descendre assez bas pour que les habitants prennent les étoiles pour le plafond de leurs maisons. Elle s’est enfin fixée à Jérusalem. La Mecque, Médine, Jérusalem : un triangle tracé dans le ciel et tenu par des angles.

Au fil des siècles, cette attention est devenue une tradition savante. Il fallait fixer les heures de prière et les mois lunaires ; les astronomes du monde musulman ont donc transféré le ciel dans la mécanique. Al-Birouni a conçu des astrolabes à engrenages reliant le cycle synodique d’environ vingt-neuf jours et demi au mouvement du soleil, coulant ainsi les mathématiques célestes dans le laiton. Al-Jazari, à Cizre, a construit des horloges à eau qui mariaient la mécanique du ciel à des roues de régulation et fut le premier grand ingénieur de l’heure automatisée. Taqi al-Din, à l’observatoire d’Istanbul, a bâti des instruments qui poursuivaient la seconde elle-même.

Neuf cents ans plus tard, cet héritage a refait surface sur un établi au nord de Moscou.

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Le cadran mesure 150 mm, en laiton doré et nickelé, avec des aiguilles en laiton bleui. Photo: Konstantin Chaykin

Konstantin Chaykin travaille sous son propre nom plutôt que sous celui d’une maison, et rédige lui-même ses brevets. Il a développé Al-Muqaddasi pendant dix-huit mois et l’a achevée en octobre 2010. Le résultat tient moins de la pendule que de la maquette d’architecte : un corps galbé emprunté à l’architecture d’Asie centrale, chaque surface creusée à la main en relief arabesque, quelque vingt-cinq centimètres de large pour douze de profondeur. La liste des matériaux appartient à un bâtisseur plus qu’à un horloger : laiton, verre minéral, bois précieux, acier, pierre naturelle.

Le cadran fait 150 mm de diamètre, en laiton doré et nickelé, aiguilles en laiton bleui. Mais ce qui distingue Al-Muqaddasi d’une belle pendule n’est pas son échelle. C’est ce qui court autour du cadran : une rangée de miniatures peintes à l’émail, serties dans le panneau galbé. La mosquée du Prophète et sa coupole verte, la Kaaba au cœur de son enceinte, le Dôme du Rocher sous sa calotte d’or. Le triangle que le vieil homme cherchait depuis son toit est ici rebâti en laiton et en émail.

Sur l’émail bleu profond du socle court une ligne de calligraphie dorée, un verset sur l’ampleur de ce qui a été accordé. Sur le panneau inférieur droit, une inscription dorée se détache d’un treillis d’argent. Chaykin n’a manifestement pas traité ces éléments comme un décor. Ils se lisent comme un colophon : une signature qui détourne l’attention de l’habileté du fabricant pour la porter vers ce qui lui a été donné.

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"Un triangle se rebâtit autour de ce cadran. La Mecque, Médine, Jérusalem, cette fois en laiton et en émail."

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Miniatures émaillées autour du cadran : la mosquée du Prophète, la Kaaba dans son enceinte, le Dôme du Rocher. Au centre, le tourbillon en cage Alpha au-dessus du disque de calendrier hégirien. Photo: Konstantin Chaykin

À l’intérieur bat le calibre TAHJ.02-1, entièrement développé dans la manufacture de Chaykin, remonté à la clé, doté de huit jours de réserve. Au centre, un tourbillon une minute tourne dans cette cage en forme d’alpha devenue l’écriture du maître. Mais la difficulté de cette pendule n’est pas le tourbillon. Elle se trouve juste au-dessous, dans le petit disque argenté.

Ce disque anime un calendrier hégirien mécanique indiquant le quantième, le jour de la semaine et le mois. Un seul nombre explique la difficulté. La lunaison dure vingt-neuf jours, douze heures, quarante-quatre minutes et environ trois secondes. Elle ne s’exprime pas en nombres entiers, et la correction rassurante que le calendrier grégorien applique tous les quatre ans n’est ici d’aucun secours. Un mois hégirien compte vingt-neuf ou trente jours, et l’arithmétique seule tranche. Sans logiciel, la seule manière de mener ce calcul consiste à trouver un train d’engrenages dont les nombres de dents approchent au plus près cette décimale. C’est exactement ce qu’a fait Chaykin : il a transformé un calendrier en multiplication, et la multiplication en laiton.

Le même mouvement porte également une phase de lune, et ce n’est pas un ornement. Le calendrier hégirien est la lune. Sur une montre grégorienne, la phase de lune est un supplément poétique ; ici, c’est le principe de fonctionnement.

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Le mouvement en cours d’assemblage. Remontage à la clé, huit jours de réserve. Photo: Konstantin Chaykin
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Ponts, rouages et platine. Le calendrier lunaire se calcule en nombres de dents, non en lignes de code. Photo: Konstantin Chaykin

Une distinction s’impose. L’astrolabe à engrenages d’Al-Birouni, les horloges à eau d’Al-Jazari, les instruments de Taqi al-Din : tous furent construits pour mesurer le ciel. C’étaient des outils. Al-Muqaddasi n’a pas été construite pour mesurer quoi que ce soit. Personne ne fixera une heure de prière sur elle. Sa fonction est de démontrer que le calcul est possible, et de dire à voix haute de quel héritage ce calcul relève.

La qualité la plus coûteuse d’un objet est parfois celle qui ne sert à rien. Les trois miniatures qui entourent le cadran n’apportent rien à la marche de la pendule. La calligraphie du socle ne modifie aucun rapport d’engrenage. Retirez-les et il reste une très bonne pendule de table. C’est très exactement la distance entre l’artisanat et l’art : la présence obstinée de ce qui n’était pas nécessaire.

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"La qualité la plus coûteuse d’un objet est celle qui ne sert à rien. La présence obstinée du superflu sépare l’art de l’artisanat."

Hasan Bekmezci
Konstantin Chaykin
Le corps s’inspire de l’architecture d’Asie centrale ; chaque face est creusée à la main en relief arabesque. Photo: Konstantin Chaykin

Chaykin a breveté son calendrier hégirien mécanique, et le dispositif a ensuite vécu dans d’autres pièces de la même famille. Mais Al-Muqaddasi porte le poids d’être la première, et une idée n’est jamais aussi honnête que la première fois qu’on la taille dans le métal.

Son nom le dit assez. Al-Muqaddasi était un géographe du dixième siècle, né à Jérusalem, qui parcourut à pied presque tout le monde islamique connu et consigna ce qu’il avait vu. Donner son nom à une pendule, c’est refuser d’en faire un instrument pour en faire un récit de voyage.

Le vieil homme sur le toit cherchait l’angle d’une étoile. Il ne l’a jamais trouvé, et personne ne le pourrait. Mais l’angle n’était pas la question ; la recherche l’était. Al-Muqaddasi ne vous remet pas davantage un calendrier. Elle vous dit qu’un cycle de vingt-neuf jours et demi peut se résoudre en dents de laiton, et que quelqu’un a jugé cela digne de dix-huit mois de sa vie.

Les rouages tournent en silence et les trois miniatures restent à leur place. Le temps s’écoule. Ce que l’on fabrique dans cet écoulement en est la seule part qui demeure.

Konstantin Chaykin
Al-Muqaddasi, environ 250 mm de large, 255 mm de haut et 123 mm de profondeur. Photo: Konstantin Chaykin
Category Chefs-d’Œuvre
Author Hasan Bekmezci
Published Temmuz 31, 2026
Read Time 6 min read
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