Joseph Conrad publie en 1904 un roman qu’il intitule Nostromo. En italien le mot signifie à peu près notre homme ; dans le livre, c’est le surnom du chef des dockers en qui tout le monde a confiance, dans une république sud-américaine inventée. Le roman ne parle pas vraiment de cet homme. Il parle d’une cargaison d’argent, et de la façon dont les gens changent à force d’y toucher, dont un caractère honnête pourrit lentement.
Soixante-quinze ans plus tard, un cinéaste cherche un nom pour un remorqueur spatial et reprend le titre de ce livre. Tous ceux qui ont vu le film se souviennent du vaisseau. La plupart n’ont jamais lu Conrad.
Et voici que le même nom sert une troisième fois, pour une pendule de table. Une chaîne de références à trois maillons, chacun détaché du précédent. Mais la question posée en tête de cette chaîne tient toujours : que fait à un homme la relation qu’il entretient avec un objet ?
Nostromo est le fruit de deux maisons. Maison Alcée est une jeune maison française qui ne s’occupe que d’une chose : des pendules que l’acheteur monte lui-même. MB&F, de son côté, avait ouvert la M.A.D.Gallery à Genève il y a quinze ans, une salle qui a fait sortir l’horlogerie de la vitrine pour la porter dans un espace d’exposition ; cette pièce en marque l’anniversaire, en cinquante exemplaires.
Le résultat se tient au croisement des habitudes de MB&F et de la méthode d’Alcée. Les pendules d’Alcée sont traditionnellement verticales ; ce corps a été couché sur le flanc et posé sur trois pieds. Ces pieds, ajoutés par le designer Max Maertens, sont organiques, courbes et effilés, et ils font passer la machine du meuble à la créature. Le nom emprunté au film prend là son sens.
Les cotes générales sont de cent soixante millimètres sur cent vingt-trois, cent trente-cinq de profondeur, sept cent soixante grammes. Une machine du poids d’un livre et de la taille d’une assiette.
La vraie affaire commence à l’ouverture du coffret. Nostromo n’arrive pas en marche. Dans une caisse en noyer se trouvent plus de deux cents composants séparés, des tournevis, des brucelles, une paire de gants et un livre qui accompagne chaque étape. Le montage demande une dizaine d’heures.
C’est un problème d’ingénierie en soi, et son apparente facilité trompe. L’horloger qui assemble en atelier pose les pièces avec un toucher acquis en des années, et les tolérances peuvent se tenir au micron parce qu’il y a en face une main formée. On ne peut pas confier les mêmes tolérances à quelqu’un assis à une table chez lui. Les trous doivent pardonner un peu plus, les axes être un peu plus longs, les vis assez différentes pour ne pas se confondre. Mais ce relâchement a une limite : trop de jeu et la pendule ne marche plus.
D’où une seule pièce livrée déjà montée : l’organe réglant. Régler l’ancre, la roue d’échappement et le groupe pendulaire n’est pas une chose qu’un amateur apprend en une soirée. Alcée vous laisse tout le reste et ne garde en main que la petite section qui décide de la justesse.
format_quote"Le luxe moderne vous vend le retrait du travail. Ce coffret fait l’inverse : il vous le rend."
Hasan Bekmezci
Le choix des matières suit cette main d’amateur. Les rouages sont en laiton : faciles à travailler, sans bavure et chaleureux à l’œil. La platine est en acier, car la structure qui porte l’ensemble ne doit pas fléchir. Les bagues dans lesquelles tournent les axes sont en maillechort, un alliage retenu pour son comportement au frottement plutôt que pour sa couleur. Contre un axe d’acier, il ne grippe pas, ne laisse pas de poussière d’usure et tourne proprement même quand le film d’huile est mince. En usine cette différence est négligeable. Entre les mains de quelqu’un qui monte sa propre pendule, elle ne l’est pas, car cette personne huilera trop ou trop peu.
Une fois montée, la machine marche quatorze jours. L’anneau bleu paon du centre porte les heures et les minutes, lues par des aiguilles noires. Les secondes tournent à trois heures. Et il y a une sonnerie à la demande : on tire un petit levier et la pendule sonne l’heure.
Cette sonnerie est techniquement superflue, puisque le cadran est là sous les yeux. Mais ici le superflu est une récompense. Après dix heures de travail, la première réponse que la machine vous donne est un son.
Chacun sait que fabriquer soi-même une chose change le rapport qu’on entretient avec elle, mais on en décrit rarement la raison. La voici : en la montant, on se trompe. On visse à l’envers, on pose un rouage dans le mauvais ordre, on fait tomber une pièce et on passe une demi-heure à la chercher sur le tapis. Ce qu’on tient à la fin n’est pas seulement une machine mais la carte de ces erreurs. Et l’on regarde autrement un objet dont on connaît personnellement les défauts.
Une pendule sortie d’usine est sans faute, et c’est cette absence de faute qui vous la rend étrangère. Une pendule que vous avez montée porte la même histoire que vous.
format_quote"Ce que l’on monte soi-même est aussi la carte de ses propres erreurs. On regarde autrement un objet dont on connaît les défauts."
Hasan Bekmezci
format_quote"Pour qu’une chose coûte moins cher, il faut que quelqu’un travaille, et cette fois c’est vous."
Hasan Bekmezci
Cinquante exemplaires ont été réalisés, vendus uniquement par les galeries de Genève et de Dubaï et par les espaces de la marque. Le prix se situe bien en dessous de ce que coûterait d’ordinaire un objet mécanique de cette taille, parce que vous absorbez une partie du travail. C’est la phrase la plus honnête de toute l’histoire : pour qu’une chose coûte moins cher, il faut que quelqu’un travaille, et cette fois ce quelqu’un, c’est vous.
Dans le roman de Conrad, l’argent changeait tous ceux qui le touchaient. Ici, ce n’est pas le métal qui vous change mais les dix heures passées avec lui. En refermant le coffret vous aurez une pendule devant vous ; mais ce que vous aurez réellement acquis, c’est de savoir comment une machine tient debout.